Issu de : sortirdupetrole.com ; auteur : Vincent Rondreux

URL : http://www.sortirdupetrole.com/la-problematique-energie-climat/386-un-macro-reseau-high-tech-de-milliers-d-eoliennes-et-d-installations-photovoltaiques-ne-serait-pas-durable


Si le solaire et l’éolien sont bien des énergies renouvelables, la manière dont on s’en sert n’est quant à elle pas forcément durable. Recyclage des matériaux utilisés, effets de la déplétion pétrolière, coût énergétique de la transformation d’une énergie diffuse en énergie concentrée… C’est par exemple le cas du macro-système “high tech” de milliers d’éoliennes et installations photovoltaïques que l‘on met actuellement en place.

Selon de très sérieux auteurs comme l’ingénieur français Philippe Bihouix et l’expert américain John Michael Greer, pourtant favorables aux énergies renouvelables, il faudrait pour qu’il en soit autrement, qu’on utilise les renouvelables en mode “low tech”, ou “basse technologie », c’est-à-dire avec une très forte réduction des besoins et une production avant tout locale, adaptée à chaque environnement et qui utilise le comportement naturel de l’énergie en notre faveur plutôt qu’en le forçant.

Le développement des énergies renouvelables (et plus généralement la “croissance verte”) consiste en bonne partie à s’adosser aux technologies “high tech”, à construire de puissantes centrales éoliennes, à développer d’imposants champs de capteurs photovoltaïques, ou encore à placer ces capteurs sur d’immenses ailes pour faire voler une personne dans l’espoir de créer l’avion solaire de demain. Est-ce suffisant pour être certain qu’une telle utilisation de ces énergies est durable ? La réponse est clairement non à en lire des spécialistes comme l’ingénieur français Philippe Bihouix ou l’Américain John Michael Greer (1). Pour eux, ce type de programmes industriels de renouvelables est même coûteux en énergie et en matériaux, et peut s’apparenter à du gaspillage. Pourtant, ils sont bien favorables aux énergies renouvelables que sont le soleil et le vent…

Pétrole et thermodynamique: une histoire de concentration d’énergie plus qu’une histoire de quantité

Pour comprendre leur raisonnement, il faut avoir en tête plusieurs réalités physiques. La première est que, mises à part l’énergie nucléaire et la chaleur géothermique, toutes les énergies disponibles sur terre sont issues de l’énergie du soleil conjuguée avec le fonctionnement de la planète: c’est vrai pour les énergies solaire et éolienne comme pour les énergies fossiles (provenant d’une vie antérieure). La différence entre elles, c’est que l’éolien et le solaire sont des énergies importantes en quantité mais plutôt diffuses tandis que le pétrole, le charbon et le gaz sont des énergies plus limitées en quantité mais qui ont pu se concentrer fortement au fil du temps. La forme la plus concentrée et la plus facilement transportable et utilisable est le pétrole, avec lequel nous avons construit le monde industrialisé actuel.

Deuxième réalité à prendre en compte: ce que les physiciens appellent la thermodynamique. Celle-ci impose notamment, de manière non négociable, qu’une énergie qui réalise un travail est globalement plus dissipée (donc moins concentrée) une fois ce travail effectué. Cette loi, répondant au nom d’entropie (terme encore mystérieux pour beaucoup) explique par exemple que l’on perd toujours en court de route une partie de l’énergie que l’on utilise pour fabriquer de l’électricité (ou de l’hydrogène) ou bien pour faire avancer une voiture. Elle explique également la force de travail du pétrole face à celle du solaire ainsi que la hausse de l’énergie dissipée dans l’atmosphère via le CO2 issu des énergies fossiles, avec en corollaire la perspective croissante de chaos climatique.

Quand le coût physique de l’extraction (énergie, travail, moyens) tend à être égal ou supérieur à l’énergie que le consommateur va ensuite pouvoir utiliser, ça ne sert plus à rien de forer

Enfin, troisième point à ne pas oublier: le fait que la déplétion pétrolière, et plus généralement la raréfaction des matières premières naturelles, n’est pas un concept, une hypothèse ou encore une théorie, mais bien une réalité avec laquelle il faut déjà composer, notamment depuis le pic pétrolier mondial de pétrole conventionnel, que l’on a passé en 2005. Par exemple, la baisse de la quantité disponible de pétrole conventionnel a imposé aux producteurs dont les majors du secteur comme Exxon, Shell, BP, Chevron ou Total, de mettre plus d’énergie, plus de travail et plus de moyens sur la table, pour compenser cette raréfaction en pompant des hydrocarbures de schistes, des sables bitumineux et autres pétroles de l’offshore profond, tous plus difficiles à extraire.

Cette réalité, indépendante des puissants moyens financiers des compagnies, possède une limite très concrète, non négociable elle aussi: quand le coût physique de l’extraction tend à être égal ou supérieur à l’énergie que le consommateur va ensuite pouvoir utiliser, ça ne sert plus à rien de forer. La ressource énergétique devient alors physiquement inabordable.

Pour résumer notre problème, le pétrole est ainsi l’énergie d’origine solaire la plus concentrée que nous avons pu extraire de la Terre. Nous n’en avons pas d’autre de ce type et elle va maintenant manquer de plus en plus alors que les effets de son utilisation sur le climat vont croître. Dès lors, la perspective de remplacer le pétrole par le charbon ou les hydrates de méthane, techniquement forcément très coûteuse en énergie, travail et moyens, n’est, en plus, pas du tout souhaitable.

“La tentative de produire de l’énergie hautement concentrée à partir de sources diffuses est un pari perdu d’avance qui, dans les faits, accroît la ponction sur ce qu’il reste d’énergie concentrée”

Comment faire donc ? Miser sur les énergies renouvelables de type soleil et vent, énergies plutôt diffuses, en leur appliquant le schéma techno-industriel élaboré sous le règne du pétrole pas cher, énergie super concentrée ? C’est ce que l’on fait actuellement avec les grandes fermes photovoltaïques et les grosses centrales éoliennes appelées à devenir un macro-système de milliers d’installations reliées par des smart grids pour gérer une offre intermittente et une demande variable.

Cependant, “il faut beaucoup d’énergie pour amener ces sources diffuses à un niveau de concentration adéquat, et quand vous soustrayez le coût énergétique de cette concentration de l’énergie qui sera disponible dans un monde post-pétrole, il ne reste généralement pas grand-chose”, indique John Michael Greer, dans son livre La Fin de l’abondance (1). Pour l’expert américain,les projets solaires qui s’appuient avant tout sur la quantité d’énergie solaire tombant sur une zone pour démontrer leur viabilité, confondent en fait dès le départ énergie diffuse et énergie concentrée.

“La tentative de produire de l’énergie hautement concentrée à partir de sources diffuses est un pari perdu d’avance qui, dans les faits, accroît la ponction sur ce qu’il reste d’énergie concentrée”, affirme-t-il. Dit autrement, dans notre technostructure actuelle, le développement de la transformation d’énergies renouvelables diffuses en électricité (vecteur d’énergie concentrée), aggrave selon lui plus le problème qu’il ne le résout.

Il faudra bien également “changer ces grandes éoliennes tous les trente ou quarante ans, avec l’impossibilité de recycler correctement –c’est-à-dire sans dégradation de l’usage- tous les matériaux, avec le manque à venir de ressources spécifiques, ainsi que la dépendance cachée aux énergies fossiles (métaux, plastiques, polymères) et à l’ensemble de la mégamachine technique”, ajoute Philippe Bihouix qui écarte par ailleurs le nucléaire, “au niveau technologique ingérable” (L’Âge des low-tech (1).

“Les formes d’énergies vraiment durables sont sans doute celles basées sur des systèmes très locaux, adaptés à leur environnement et donc de relativement basse technologie”

La solution existe cependant, et serait du type “basse technologie” ou “low tech”, selon le terme de Philippe Bihouix. Il s’agirait là de développer des technologies qui utilisent le comportement de l’énergie en notre faveur. “L’énergie se transforme très efficacement en chaleur diffuse, presque à 100 % dans certains cas, et vous pouvez profiter de cette propriété si vous entreprenez d’utiliser délibérément ce type de chaleur. Ainsi, chauffer de l’eau, de l’air, des aliments ou autre chose à une température inférieure à 200°C, est parmi les choses les plus utiles que vous puissiez faire avec de l’énergie solaire, parce la meilleure utilisation de la chaleur diffuse implique habituellement de la laisser exister en tant que chaleur diffuse”, indique John Michael Greer. Ce qui implique notamment un développement massif du solaire thermique et non du solaire photovoltaïque.

Pour Philippe Bihouix, tôt ou tard il faudra bien admettre que, de manière générale, “les formes d’énergies vraiment durables sont sans doute celles basées sur des systèmes moins “agressifs”, très locaux, adaptés à leur environnement et donc (…) de relativement basse technologie –afin d’être réalisables, réparables et remplaçables localement- quitte à renoncer à un peu de rendement et de performance”. Parmi les éventualités citées par l’ingénieur: le solaire thermique, les petites éoliennes “de village”, la biomasse et le biogaz, “éventuellement agrémentés de pompes à chaleur”, ainsi que la tout petite hydraulique dans la limite où “l’impact sur les écosystèmes fragiles des rivières peut être fort dommageable”.

Bien sûr, avec un tel système, la consommation d’énergie n’aurait plus grand chose à voir avec l’actuelle. Philippe Bihouix parie sur 20 à 25 % de la consommation d’aujourd’hui, au mieux. Est-ce pour autant synonyme de mal-être ? Ce niveau d’ambition “n’a rien de choquant en tant que tel”, estime l’ingénieur, en particulier si l’on joue sur la réduction des besoins de chauffage et de mobilité et ainsi que sur la réduction de la consommation de produits finis. “Pour preuve, le fort sérieux scénario 2011 de l’association NégaWatt, qui pourtant ne prône pas vraiment une remise en cause de notre “confort”, passe d’une consommation d’énergie finale de 160 Mtep en 2010 à 70 Mtep en 2050 avec 7 millions d’habitants supplémentaires, soit une division par 2,5 pour chaque personnes,” argumente-t-il.

(1) Philippe Bihouix. L’Âge des low-tech. Vers une civilisation techniquement soutenable. Paru aux Editions du Seuil, collection Anthropocène. 19, 50 euros.

(2) John Michael Greer. La Fin de l’abondance. L’économie dans un monde post-pétrole. Paru aux Editions Ecosociété. 19 euros. Egalement disponible auprès de l’association Sortir du Pétrole.

Partagez autour de vous :
DiasporaFacebookTwitterGoogle+Google BookmarksGoogle GmailKindle It