Croyances climatiques : un bref horizon du profil des sceptiques

Cet article a pour ambition d’expliquer l’assymétrie qui règne entre les opinions populaires et celles des scientifiques sur la question du réchauffement climatique. Visions de la nature, idéologies : nos valeurs opacifient la réception du discours scientifique.

D‘après un sondage commandé par la Commission européenne, 68 % de citoyens européens qualifient le changement climatique comme un problème très grave. C’est même le deuxième problème considéré le plus grave auquel le monde est confronté, après la pauvreté, la faim et le manque d’eau potable [1]. Mais si le réchauffement climatique représente un enjeu reconnu, il n’est pas unanimenment accepté qu’il soit essentiellement provoqué par les activités humaines. En effet, 22% de français considèrent que l’humain n’est pas responsable du réchauffement, ce qui les fait rentrer dans la catégorie formelle de « sceptique » [2]. Ce qui signifie que les politiques de lutte contre le réchauffement seront mal acceptées, au moins par une frange de la population.

Mais qui sont les citoyens sceptiques ? A cet égard, le baromètre du Commissariat général au développement durable fournit un faisceau d’indices : la perception du changement climatique parait dépendre d’un ensemble de paramètres socioculturels que nous allons décrypter [3] :

  • On observe de fortes disparités en fonction des âges. Ainsi à 25 ans, 70% des personnes sondées défendent la position « Le changement climatique est une réalité et il est provoqué par les activités humaines« , tandis qu’à 70 ans, 45% d’interrogés seulement vont dans ce sens
  • Par ailleurs, les « climato-sceptiques » sont sur-représentés chez les personnes sans diplôme (53 %), et sont bien moins représentés chez les diplômés d’un Bac+3

Les opinions afférant au scepticisme paraissent donc notamment se former au carrefour des générations et des savoirs académiques. Cependant, ces chiffres proviennent d’institutions dissemblables, et correspondent à des enquêtes singulières : si la statistique fournit des indices, elle n’aide pas à comprendre fondamentalement les raisons de ces opinions. Or, pour saisir le phénomène du scepticisme climatique, il faut oser se confronter aux valeurs et croyances : c’est sur le terrain idéologique que s’échaffaude le scepticisme climatique. Il est en effet manifeste que les opinions sur le climat ont partie-liée avec les accointances politiques, ce qui est particulièrement visible outre-Atlantique. Une petite investigation pour justifier cette idée :

  • L’écart mérite d’être souligné : en 2014, alors que 79% des démocrates estiment que le réchauffement trouve principalement sa cause dans les activités humaines, ils sont 41% de républicains à adhérer à cette thèse [4]
  • On sait aussi qu’aux Etats-Unis, le profil type des sceptiques dépeint des hommes typés blancs, aux opinions conservatrices : ils sont pratiquement deux fois plus nombreux (58 %) que les autres à penser que l’augmentation des températures est indépendante des activités humaines [5]
  • Le sociologue R. Dunlap a d’ailleurs prouvé que les hérauts du scepticisme sont investis auprès de think tanks conservateurs : dans 92% des 141 ouvrages identifiés sur la question aux Etats-Unis, l’auteur ou l’éditeur est membre d’un think thank, ou bien la publication est directement le fait d’un think tank conservateur [6]

Trend: Believe Rise in Earth's Temperature in Last Century Due Mainly to Human Activities, by Party ID

En outre, on peut aisément se rendre compte que sur les blogs dédiés à la question du scepticisme climatique, les noms de code des bloggeurs affichent sans complexe leur appartenance au néolibéralisme ou à l’anarcho-libéralisme, en autres doctrines. Ainsi, les banières politiques libérales forment un habitat fécond pour acoucher du scepticisme climatique. Par conséquent, et n‘en déplaise aux rationalistes, la réception des discours scientitifiques est bien affaire de croyances, difficiles à appréhender dans une société évoluant en accéléré. Car il faut bien dire que si le climat divise toujours plus les citoyens américains, il unit toujours plus les scientifiques. Quid de leurs impressions, à eux, les scientifiques ? Nous notions déjà dans le rapport Key Facts la formation d’un consensus à l’appui d’une infographie figurée par le quotidien Der Spiegel [7]. Mais tant les enjeux de cette question sont pressants, cette source mérite d’être complétée. Voici donc un panorama plus étendu :

  1. En 2004, différentes institutions américaines, et non des moindre, s’étaient allignées sur la conclusion de l’origine anthropique du réchauffement : la National Academy of Sciences, l’American Meteorological Society, l’American Geophysical Union, et l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) [8]
  2. Une étude qui récence les données issues de 1372 chercheurs sur le climat montrent que 97 à 98% des plus actifs publicateurs soutiennent la conclusion de l’origine anthropique du réchauffement [9]
  3. Une étude élaborée par neuf auteurs relevant d’institutions américaines, canadiennes, britanniques et australiennes ont mené une enquête de longue haleine à travers la littérature scientifique, qui porte sur près de 12 000 articles écrits entre 1991 et 2011 par pratiquement 30 000 auteurs, et publiés dans 1980 différentes revues. Les 9 chercheurs ont procédé à un classement anonyme des articles, qui furent ensuite soumis à leurs auteurs respectifs. La conclusion est sans appel : 97 à 98% des scientifiques valident le classement anonyme, signifiant qu’au moins 96% d’entre eux adhèrent à la thèse de l’homme comme étant le facteur prédpondérant du réchauffement [10]
  4. On citera encore une étude comptabilisant 3146 réponses émanant de scientifiques issus de disciplines variées (géochimie, géophysique, océanographie), aux questions de savoir si les temératures ont augmenté en comparaison des niveaux pré-industriels, et si l’activité humaine etait un facteur contributif significatif de cette évolution. Résultat : le taux de réponse moyen qui réponde affirmativement à la première question est de 90%, et de 82% pour la deuxième [11].

Il est donc légitime de faire valoir l’idée que la controverse n’est plus vraiment d’actualité chez les scientifiques depuis les années 2000-2010, bien qu’il demeure incontestablement des zones d’ombre. Soyons honnêtes : il n’est pas de notre ressort de créditer telle ou telle hypothèse du climat, qui se prêtera forcément à différents niveaux d’étude (mêlange de bio-chimie, géo-physique, océanographie, glaciologie etc). Mais si les sciences de la nature sont appartées de cette enquête, il reste tout le champ des sciences sociales pour soutenir cette thèse. Soutenir que la communauté scientifique génère ses savoirs en fonction des seuls faits, indépendament des sensibilités politiques, serait illusoire. Cependant, sur la constellation des scientifiques, un ensemble d’appréciations homogènes se dégage de cette question.

Alors pourquoi autant de citoyens restent sceptiques ? Lire l’article « Greenwashing : les manipulations de la grande industrie » sur :

http://watch-out-project.org/blog/greenwashing-les-manipulations-de-la-grande-industrie/

En toute hypothèse, force est de constater que les débats relatifs à l’écologie soulèvent systématiquement des questionnement sur la modernité, le rôle du progrès, et les usages de la technologie. Raison pour laquelle ils donnent lieu à la mobilisation d’un « vocabulaire émotionnel » davantage que des argumentations rationelles [12].

*

*                *

Notes et références

[1] Commission européenne, Direction générale Action pour le climat, Direction générale Communication (coord.), enquête réalisée par TNS Opinion & Social, Eurobaromètre spécial 372, Le changement climatique, 2011, p.11, 17. URL : http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_372_fr.pdf

[2] Commissariat général au développement durable, Chiffres et statistiques, Baromètre d’opinion sur l’énergie et le climat, n° 440, Août 2013, p.1 URL : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/CS440.pdf

[3] Ibid, p.2

[4]fVoir le sondage de l’institut Gallup, qui a généré l’infographie ci-après : http://www.gallup.com/poll/167972/steady-blame-humans-global-warming.aspx ; voir aussi : McCright M. A., Dunlap R. E., The politicization of climate change And polarization in the american Public’s views of global warming 2001–2010, The Sociological Quarterly n°52, p.24 URLg:ghttp://news.msu.edu/media/documents/2011/04/593fe28b-fbc7-4a86-850a-2fe029dbeb41.pdf

[5] McCright M. A., Dunlap R. E., Cool dudes : The denial of climate change among conservative white males in the United States, Global Environ. Change, 2011, pp.5-6 URL : http://sciencepolicy.colorado.edu/students/envs_5000/mccright_2011.pdf

[6] Boudes P., Sociological Perspectives on Global Climate Change, Compte rendu de documentg: National Science Foundation (2009), Natures Sciences Sociétés, 2010/3, Vol. 18 URL : http://www.nss-journal.org/articles/nss/pdf/2010/03/nss10313.pdf

[7] Watch-out Project, Key Facts (I), 2014, p.9 URL : http://watch-out-project.org/wp3/wp-content/uploads/2014/10/Key-Facts-Partie-Climat-I.pdf

[8] Oreskes N., Beyond the ivory tower, The Scientific Consensus on Climate Change, Science, Vol. 306, n°5702, 2004, à lire en partie sur : http://www.sciencemag.org/content/306/5702/1686.full

[9] Anderegga W. R. L., Prallb J. W., Haroldc J., Schneidera S. H., Expert credibility in climate change, PNAS, Vol. 107, N°. 27, 2010. Lire l’abstract sur : http://www.pnas.org/content/107/27/12107

[10] Cook J., Nuccitelli D., Green S. A., Richardson M. , Winkler B., Painting R., Way R., Jacobs P., Skuce A., Quantifying the consensus on anthropogenic global warming in the scientific literature, Environement Research letters, n°8, 2013, URL : http://iopscience.iop.org/1748-9326/8/2/024024/pdf/1748-9326_8_2_024024.pdf

[11] Doran P., Kendall Zimmerman M., Earth and Environmental Sciences, Vol. 90, Issue 3, 2009, URL : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1029/2009EO030002/abstract

[12] Voir par exemple la note de lecture rédigée par Gilles Boenish sur l’ouvrage « Peut-on croire aux TIC vertes ? » (2012) de Fabrice Flipo, François Deltour, Michelle Dobré, et Marion Michot. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/8607

 

Partagez autour de vous :