« Développement durable », ou le souhait d’un capitalisme vertueux

Cet article n’a pas vocation à se pencher sur le rapport Bruntland, qui avait introduit le principe de sustainable development, qu’on a maladroitement traduit en français par développement durable. Il est question ici de retracer les circonstances qui ont permi à cette expression de s’ancrer dans les moeurs, en dépit du bon sens. En effet, le développement durable a entériné l’idée que les politiques écologistes devaient équilibrer leurs ambitions entre l’environnement, le social, et l’économie. Avec du recul, on observe sans trop de surprise que cette tripartition avantage toujours la poursuite illusoire de la croissance ad vita aeternam.

Sommet de la Terre, Rio, 1992. L’évènement est de taille : 2400 représentants d’ONG, des syndicats, des délégations entières qui laissent leurs pays pour s’entendre sur des mesures concrètes, pour apporter des réponses aux problématiques dorénavant pressantes de l’écologie. Officiellement, l’opération est un succès : seront notamment couronnés les principes des Agendas 21 et des « COP » (conférence des parties sur le climat), comme celle qui aura lieu à Paris en fin d’année. Le message est clair : il faut continuer de se développer économiquement, et d’un même tour de force, « développer » l’humain, préserver les espèces, leurs milieux et le climat. Tout un programme ! Mais ces aspirations sont-elles compatibles ? Cette question, la première pourtant dans l’ordre de la critique, n’est même pas effleurée, et c’est pourquoi avec du recul, Rio-20 s’apparente à une collection de voeux pieux. Il ne fut pas choisi d’opter enfin pour un horizon de fuite à la croissance infamante des économies. Non. A la place, les industriels, bien préparés, vont monter un inquisitoire contre la décroissance, et promouvoir le développement durable.

En amont du Sommet, les dées étaient truqués. Maurice Strong, le secrétaire général pour cette conférence de l’ONU, avait convié un riche PDG à inaugurer le Conseil industriel pour un développement durable (BCSD), lobby ad hoc, en vue des préparatifs [1].  Afin de rallier à leur cause les influents esprits de leur temps, ils diffusèrent massivement une pétition rédigée par un publicitaire, « L‘appel de Heidelberg ». Sans aucun doute, la plume est maniée avec soin : le manifeste rend compte de l’attachement des signataires à l’écologie scientifique et à la préservation des ressources naturelles. Puis intervient le basculement, avec cette phrase : « Toutefois, nous nous inquiétons d’assister, à l’aube du vingt et unième siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social » [2]. Le tour de passe-passe est magistral : la science est associée à l’industrie, les rejetons ne sont qu’idéologues irrationels, et le développement social devient indissociable du développement économique. Parmi les signataires de la pétition, on trouve des médecins, des historiens, des pharmacologues, des toxicologues, des économistes. Également de très grands noms du Panthéon de la recherche, des prix Nobel, des sociologues reconnus. Mais globalement, rares sont les biologistes, les climatologues, les météorologistes, les géophysiciens qui signeront la pétition.

La naissance formelle du « Développement durable » commémore donc la foi dans la science, la technique, et l’esprit progressiste.  Pourtant, nul besoin d’être grand sage pour éventer l’écran de fumée. Si l’édifice du développement durable repose sur trois piliers (l’économique, le social et l’environnemental), mesurons bien l’assymétrie inhérente à cette relation tripartite. En effet, selon les industriels, le développement durable suppose d’augmenter la valeur ajoutée des productions pour mieux prendre en compte l’homme et son environnement planétaire. Sans croissance donc, tout le monde est perdant. Et pour relancer la croissance, il faudra, selon eux toujours, dérèglementer le droit du travail et assouplir les contraintes sur l’exploitation des ressources – malgré les grognements occasionels de la société civile. Mais force est de constater que cette croissance tant recherchée, bizzarement, ne revient plus ; il suffit de voir où en est la Chine actuellement. C’est que – combien de fois faudra t’il le rapeller ? – la croissance économique, cette statistique abstraite, dépend avant tout d’une énergie abondante et bon marché [3]. Par conséquent, la promotion du développement durable sert d’alibi au scénario Buisness as usual : on prend les mêmes et on continu, tout vêtus de vert. Au choix impérieux (certes radical et difficile) de dé-marchandiser l’économie s’est substituée une croyance qui nous pousse aujourd’hui à encenser « l’économie verte » et « l’énergie propre » aux côtés des certifications de la RSE (responsabilité sociale et environnementale) et la recherche d’un « bon » capitalisme.

Le capitalisme ne peut pas être vertueux ; le PDG de Volkswagen nous l’a montré encore l’autre jour [4]. On sera surpris peut être de savoir à quel point le plus grand héraut du libéralisme, Milton Friedman dans les années 1970, n’imaginait guerre qu’on puisse demander d’une entreprise autre chose que la poursuite du gain : c’est son objet, sa raison d’être [5]. Pour lui, la sphère de l’économie marchande, par principe, exclut la morale. Un demi-siècle ne sera pas de trop pour renverser ce purisme, et prétendre à la polyvalence de l’entreprise : action culturelle (mécénat), sociale (embauche d’handicapés par exemple), environnementale (« dé-pollution »), etc. Bien sûr, toute entreprise ne représente pas le diable encorné, et certaines pratiques solidaires peuvent être solubles dans l’économie de marché. Cette précision est indispensable, car trop souvent, des petites entreprises ou des acteurs de l’ESS se sentiront franchement déroutés par cette remarque. Mais pendant ce temps, les grandes entreprises se consolident et s’étendent, prétextant de la sacro-sainte concurrence pour s’accomoder de nouvelles parts de marché sur le dos des acteurs publics, à grand renfort de Greenwashing.

La duperie du développement durable tient donc dans le souhait miraculeux de concilier des intérêts certainement conflicuels. Historiquement, il n’est pourtant pas douteux que la croissance depuis le XIXème s’est fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme, une logique de prédation symétrique à l’exploitation de la nature par lhomme. Conformément aux principes abstraits posés par l’économie classique depuis deux siècles, l’homme est ravalé au rang de facteur de production, quand la nature ne représente qu’un stock de ressources intarissable : l’approche utilitaire dissout l’humain et ignore la nature. Le contresens du développement durable est donc exprimé au coeur de la formule. Même l’idée de développement humain, trop quantitativiste, suppose la subordination à la logique de croissance, et une croissance indéfinie est tout bonnement irrationelle.

En effet,  l‘information sur les brusques transformations que vont connaître nos sociétés est disponible depuis plusieurs décennies déjà. Le dénommé Rapport Meadows  de 1972 (élaboré par une équipe du MIT – Massachuchetts Institute of Technology), a procédé à une prospective de la croissance mondiale sur la base d’une dizaine de paramètres (quota alimentaire par personne, niveau de pollution, superficie cultivable par individu, population globale etc.) [6]. A son époque, ce rapport a été fortement décrié, mais à cet égard, les attaques dont il a fait l’objet sont largement injustifiées [7]. Les auteurs, se servant des premiers outils de modélisation numérique, préconisaient une « croissance zéro » en vue d’éviter l’impasse économique de toute façons inévitable, à laquelle nous faisons face aujourd’hui. Il traçait les limites de notre système industriel, bousculant du coup le système de valeur occidental qui postule un destin progressiste de l’Homme.

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La précarité sociale de nos concitoyens affaibli notre lucidité. Dès lors que le chomage ou la précarité sont en jeu, il semble impossible de convaincre les citoyens d’appuyer des mesures pour l’environnement. Il nous semble pourtant que les écologistes les plus honnêtes visent avant tout pour la reconaissance d’une double priorité : l’autonomie alimentaire, et l’autonomie énergétique. Contester ce choix, c’est condamner l’humain à rester dépendant des grands systèmes de production agricole, de production d’énergie, et de distribution, là où se cachent toujours les plus grandes firmes. En ces temps de catastrophes, se tromper de combat aurai des conséquences irrécupérables.

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Notes & références

Credit photo : http://www.artisanat.fr/Espaceartisanat/Led%C3%A9veloppementdurable/tabid/148/Default.aspx

[1] Balanya B., Doherty A., Hoedeman O., Ma’anit A., Wesselius E., Europe Inc. Comment les Multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale, Agone, Elements, 2005. Le chapitre dont sont extraites ces informations : Détournement du développement durable par les lobbys industriels (n°XVI).

[2] Voir la liste des subterfuges réthoriques utilisés dans cet article. Vignes L. Heidelberg, appel ou rappel ?, Mots, juin 1994, N°39. pp. 79-90.

URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1994_num_39_1_1888

[3] C’est de la bouche d’un ingénieur que vous l’entendrez dire, bien plus que d’un économiste. Voir par exemple le site Manicore ou cette vidéo de J.M. Jancovici pour plus de détails : https://www.youtube.com/watch?v=P7DY6wqRNfk&list=PLvKs7xNVjPoOJdp9a0KTZfuQWz04Ozw05

[4] Voir par exemple : http://www.theguardian.com/business/2015/sep/22/vw-scandal-caused-nearly-1m-tonnes-of-extra-pollution-analysis-shows

[5] Après enquête, nous n’aurez pas trop de mal à corroborer cette affirmation. On trouve par exemple cette citation de lui qui va dans ce sens : “So the question is, do corporate executives, provided they stay within the law, have responsibilities in their business activities other than to make as much money for their stockholders as possible? And my answer to that is, no they do not.”

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Halte_%C3%A0_la_croissance_%3F

[7] Turner G., A Comparison of the Limits to Growth with Thirty Years of Reality, CSIRO, 2007

URL : http://www.manicore.com/fichiers/Turner_Meadows_vs_historical_data.pdf

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