La fabrique de l’opinion : les manipulations de la grande industrie

Cet article poursuit l’enquête entamée dans l’article « Climat : croyances ou rationalités ? » dont le lien est disponible en fin d’article. Nous y avons voulu montré que les opinions libérales forment un terreau favorable au scepticisme climatique. On explore ici la façon dont nos opinions sont phagocytées, truquées : mass média, lobby et manipulations, le coeur de l’affaire tient surtout à l’obstination des industriels qui veulent nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il était temps que Watch-out s’empare de cette question.

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Un sondage réalisé au Royaume-Uni par la BBC indique qu’à trois mois d’interval, 8% d’individus échantillonés ont changé d’opinion sur la question du réchauffement climatique [1]. C’est une première remarque, nécessaire, indispensable : par définition l’opinion vire de bord rapidement.

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Comment se fait-il que les opinions soient si volatiles ? En sociologie, on considère que les opinions se confondent dans une nébuleuse opaque jusqu’à ce que l’énoncé d’une proposition vienne mécaniquement régler le désordre complexe des appréciations subjectives. En effet, la réalisation d’un sondage n’est pas neutre, elle oblige à la prise de position, et les résultats influent alors sur l’opinion publique en continuelle construction.
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Mais l’avènement de « l’ère de l’information » a crée une société où l’information est devenue surabondante, et il y a un problème de couverture médiatique dans une société qui évolue en accéléré. En effet, rares sont les journalistes à faire leur choux gras des questions climatiques : ils sont déjà occupés à courir les dépêches qui fusent. Ce qui explique peut-être que certaines approximations graves et répétées soient commises par les journalistes, aux Etats-Unis par exemple, lorsqu’ils désignent « une science incertaine » [2] ou qu’ils insistent sur les marges d’erreurs, alors qu’aucune science n’est certaine. Les citoyens sont victimes de ces maladresses : on ne peut exiger d’eux qu’ils fondent leurs opinions sur des articles scientifiques dont ils suivraient attentivement l’actualité. Au delà des approximations, on observe une grande variabilité des priorités journalistiques et médiatiques. Sur le graphique qui suit, on remarque qu’à lui seul, le journal The guardian a totalisé plus d’articles sur la conférence de Cancún (2010), que ne l’ont fait, ensemble, le New York times, le Wall street journal, le Washington post, USA today, ABC, CBS, NBC, MSNBC et Fox news [3]. C’est que le climat fut érigé en priorité par The guardian, quand d’autres médias préfèrent commenter la spécultation boursière, l’inflation, l’innovation, ou le divertissement évènementiel.
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Somme des médiatisations de la conférence de Cancùn
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Le réchauffement représente définitivement une question sérieuse, ce qui convient mal à la culture du divertissement médiatique. Mais parce que les médias sont devenus la planche à billets des grands industriels, en France [4] comme aux Etats-Unis, en Australie, en Grande bretagne ou au Canada, il devient impossible de ne pas imaginer l’effet d’une censure, qu’elle soit volontaire et idéologique, ou conformiste et mimétique. En effet, parmi les plus potents du média-buisness se classe par exemple le célèbre Rupert Murdoch (propriétaire du Wall street journal et de Fox news aux Etats-Unis, des journaux The times et The Sun au Royaume-Uni, en plus de 30 journaux australiens), et ce milliardaire, outre le fait de défendre des opinions conservatrices, n’a manifestement n’a pas saisi les subtilités de la question climatique [5]. Alors serait-il (par hasard) inconvenu de penser que le propriétaire du journal puisse parfois infléchir la ligne éditoriale, quant on sait que dans différents pays, des journalistes enquêtant sur l’environnement sont assassinés ? [6]
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Lorsque les principales sources d’information sont l’apanage de grands intérêts économiques, ceux-ci peuvent se permettre de financer des hommes politiques. Ainsi après la signature du protocole de Kyoto, le lobby BRT a mobilisé 57 millions de dollars pour soutenir des candidats au Congrès américain [7]. Ceux-ci dépendaient donc de financeurs pour leur mandat (Chevron, Ford, General motors, Texaco, Aramco, Shell etc.) [8]. On soulignera que les entreprises, évidément, ne sont pas toujours américaines ; on compte bon nombre de géants français de l’industrie, comme GDF Suez ou Lafarge, qui ont financé la campagne de 2010 [9]. On ne sera pas surpris dès lors que dans certaines administrations des Etats-Unis, dans l’Etat de Floride par exemple, il est interdit d’employer les expressions de changement climatique et de réchauffement climatique [10]. On sait aussi que les scientifiques américains sont sujets à un contrôle étroit par les politiques. James Hansen, directeur du goddard institute de la Nasa, a récemment témoigné dans Libération [11] :
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« Avant de témoigner devant le Congrès, les scientifiques gouvernementaux doivent soumettre leur texte à la Maison Blanche, qui peut le modifier. Et ce n’est pas mieux ailleurs. En Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada, certains ont été licenciés pour avoir révélé des travaux sur les causes humaines du réchauffement« .

Injustifiables, ces censures ne sont pourtant pas le noeud du problème, car malgré tout, des informations fiables irrigent l’espace public : difficile de complètement ignorer les scientifiques de la National Oceanic and atmospheric administration (NOAA) [12], de refuser les conclusions de la Banque mondiale même [13], en clamant envers et contre tout que l’homme est définitivement décoréllé des problèmes climatiques en Europe et en Australie, et des saccages agricoles générés, y compris aux Etats-Unis. Cependant, une fois dans l’espace public, les informations sont en conflit ouvert : des messages de propagande calomnient et falsifient les découvertes scientifiques. Dans le livre Europe Inc., Comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale, co-écrit notamment par des membres de l’Observatoire de la Commission européenne pour l’action des lobbys, différentes actions sont mises au jour [14] :

  • Lorsque en 1997 voit le jour le « Projet d’information sur le climat mondial« , 13 millions de dollars furent dépensés pour répandre de fausses informations et demander une réciprocité des engagements des pays du Sud. Parmi les membres du collectif, on trouve notamment l’American petroleum Institute, l’American Plastics Council, et United Mine workers of America
  • Lorsque est ébauché le Conseil d’information sur l’environnement, c’est pour « présenter le réchauffement climatique comme une théorie (et non comme un fait)« , au prix de 500 000 dollars
  • La West coal Association déboursera 250 000 dollars pour réaliser une vidéo The greening of Planet Earth (Le verdissement de la planète Terre), en arguant du rallongement des saisons agricoles dû au changement climatique. On pourrait se demander si Owen Paterson, le ministre britanique de l’environnement n’en fut pas instigateur, lui qui déclarait en 2011 que le réchauffement climatique permettrait d’augmenter les surfaces de culture – ce qui n’est pas forcément faux du reste, mais si négligeable [15] !

Ces messages de propagande, dont on ne rapporte ici que quelques éloquentes illustrations, ont deux principales ambitions : montrer que le réchauffement climatique est un problème secondaire puisqu’il présente des « opportunités », et que la croissance économique est soluble dans les enjeux climatiques. Ce discours doit être rapproché des messages sur l’énergie propre, ou les publicités pour des voitures durables : ces étendards de l’économie verte sont brandis par les multinationales pour coloniser l’imaginaire et exercer une emprise cognitive, quant la situation climatique, à elle seule, nécessite une transformation radicale des modes de vie [16]. Derrière la façade des publicités mensongèrent, se trament doucement les stratégies complexes du Greenwashing mondial, prouvant une fois de plus la force du capitalisme à transmuer son apparence et faire fi des critiques. Au complet, la dynamique du Greenwashing s’exprime ainsi : aux Etats-Unis, les industriels créditent les élus, qui peuvent censurer les scientifiques à l’assemblée, et, grâce au contrôle exercé sur l’administration, normaliser l’inaction ; le recel d’information et la diffusion de contre-informations dans les mass médias fini de démobiliser la société civile. Puis en Europe, les industriels crieront au scandale politique lorsque seront intentées des mesures régulatrices, en invoquant que rien n’est accompli outre-Atlantique.

C’est un principe bien admis qu’on doit pouvoir exprimer et défendre ses convictions dans une société libérale-démocratique. Ainsi le libéralisme politique s’offre comme expédient aux menaces qui plannent sur le libéralisme économique. Les citoyens ont le droit de se faire une raison, qu’elle qu’elle soit, et même si elle contredit la raison scientifique. Notre propos ici n’est pas de promouvoir le projet de faire taire les voix hostiles à la science climatique : ce serait répréssif et dictatorial. Mais on doit faire-valoir l’idée que dans l’espace public, l’audience accordée aux scientifiques sceptiques doit être proportionnelle à ce qu’elle représente au sein de leur communauté, c’est à dire bien peu. Ainsi on cesserait d’accuser les scientifiques d’alarmisme sans fondement véritable.


 

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Notes & références

[1] Voir : http://news.bbc.co.uk/2/hi/8500443.stm ; et : http://news.bbc.co.uk/nol/shared/bsp/hi/pdfs/05_02_10climatechange.pdf

[2] Bailey A., Giangola L., M. T. Boykoff, How Grammatical Choice Shapes Media Representations of Climate (Un)certainty, Environmental Communication, 2014, Vol. 8, N°.2, p.15 URL : http://sciencepolicy.colorado.edu/admin/publication_files/2014.13.pdf


 [3] Boykoff J., US Media Coverage of the Cancún Climate Change Conference, Pacific university, 2012, doi:10.1017/S104909651100206X ; URL : http://julesboykoff.org/wp-content/uploads/2013/06/Boykoff_PS_2012.pdf

[4] Allusion à l’essai de Serge Halimi Les nouveaux chiens de garde, Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raison d’agir, 2005


[5] Voir : http://www.theguardian.com/environment/climate-consensus-97-per-cent/2014/jul/14/rupert-murdoch-doesnt-understand-climate-basics

[6] Un exemple suffira. Voir Mikhaïl Beketov en Russie : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Mort-d-un-journaliste-ecologiste-russe-2013-04-09-930681


[7] Balanya B., Doherty A., Hoedeman O., Ma’anit A., Wesselius E., Europe Inc. Comment les Multinationales construisent l’Europe et l’economie mondiale, Agone, Elements, 2005. Le chapitre dont sont extraites ces informations : Détournement du développement durable par les lobbys industriels (n°XVI).


[8] Ibid, plus précisément la page 327.


[9] Selon les identifications réalisées par le Réseau Action climat (RAC). Voir :Think globally sabotage locally, How and why European companies are funding climate change deniers and anti-climate legislation voices in the 2010 US Senate race, 2010, p.3 URL : http://www.caneurope.org/resources/publications/can-europe-publications/climate-and-energy/1788-can-europe-2010-think-globally-sabotage-locally/file


[11] Voir : http://www.liberation.fr/economie/2013/05/26/hydrocarbures-non-conventionnels-un-crime-contre-l-humanite_905798


[12] Voir par exemple : http://www.noaanews.noaa.gov/stories2014/20140929_extremeevents.html


[13] Voir le rapport du Postdam Institute, commandé par la Banque mondiale, aux page 15 et 36 : Potsdam Institute for Climate Impact Research and Climate Analytics, A Report for the World Bank, Turn Down the Heat : why a 4° warmer world must be avoided, 2012.
URL : http://documents.worldbank.org/curated/en/2012/11/17097815/turn-down-heat-4%C2%B0c-warmer-world-must-avoided


[14] Balanya B. et al., Europe Inc., precité, p. 325 et s.


[16] Watch-out Project, Key Facts (IV), 2014, pp.12-17. URL : http://watch-out-project.org/wp3/wp-content/uploads

/2014/10/KEY-Facts-Partie-Synth%C3%A8se-et-prospective-IV.pdf ; voir aussi : http://watch-out-project.org/le-climat

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