La déraison de la croissance perpétuelle

Quand la Chine enregistre un taux de croissance stable à 10 %, cela signifie que son PIB double en sept ans et que sa « prospérité » est multipliée par 736 en un siècle [1]. Ce chiffre abyssal n’interpelle pas vraiment nos contemporains, signe que la fuite en avant de la croissance est bien ancrée socialement. Il nous semble pourtant raisonnable de concéder que, par trois biais au moins, la poursuite des politiques de croissance porte préjudice aux collectivités humaines :

  • 1°. La croissance enregistre des mouvements inutiles de ressources et de marchandises. Si les déchets sont brûlés au lieu d’être naturellement dégradés, la croissance augmente, de même lorsque les prélèvements en eau augmentent. La croissance est dopée quand sont échangés des volumes de marchandises d’une même nature entre deux différents pays. Tant mieux si en 2006, les Britanniques importent 61 400 tonnes de poulet des Pays-Bas pour leur en exporter 33 000 tonnes en retour [2]  : la croissance est au rendez-vous. La croissance, c’est donc une métrique des flux superflux, du gaspillage mondialisé. Quand autant de ressources s’épuisent à l’heure d’aujourd’hui, tant de pétrole, de gaz, de diamant, de platine, de terres arables, de terbium, d’antimoine ou de sable, il serait peut être heureux de convenir qu’il n’existe pas de plan B pour la planète. La science économique doit pourtant bien être fondée sur le principe  d’économies des ressources, non de leur dilapidation !

  • 2°. Par ailleurs, la croissance voile les problèmes collatéraux qui sont inhérent à l’activité économique, au moins depuis la révolution énergétique et chimique du XIXème : pollutions au CO2, risques sanitaires etc. [3]. En effet, c’est aux collectivités qu’il incombe de trouver des réponses à ces nuisances, qui seront financées par les taxes ou l’impôt. La responsabilité est donc déplacée des industries aux institutions publiques, aux associations citoyennes. Ce n’est pas systématique : il existe bien le principe du pollueur-payeur [4], mais c’est une compensation bien maigre pour dédouaner les industries des ravages occasionés aux sols et récoltes, aux forêts, aux masses d’eau douce et océans, à la santé. Or, si les entreprises devaient payer complètement les frais de  remise en état, à supposer même qu’elles puissent en être capables, tant à l’époque de la production de soude de synthèse au XIXème, que par exemple de gaz de schiste aujourd’hui, elles seraient ruinées, hors jeu [5]. Les collectivités viennent donc à la rescousse, comme avec les banques. Par ailleurs, la qualification réservée par les économistes à ces dommages ont pour nom « externalité négative », ce qui conforte l’impression que les risques demeurent exogènes à l’entreprise, même si elles affectent les hommes (relégués au rang de « facteur travail »), leurs environnements, la biodiversité, et le climat.

On peut, pour s’en convaincre s’en rapporter à la liste dréssée par Bob Kennedy peu avant son assassinat en 1968 :

« Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et la course des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes […] Il intègre la destruction des forêts de Sequoia, ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des bombes nucléaires et des voitures blindés de la police destinées à répprimer des émeutes dans nos villes […] Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne prend pas en considération, notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » [6]

  • 3°. Enfin, d’une façon générale, en privilégiant la croissance, le discours politique veut se parer d’apolitisme. On véhicule l’idée qu’en générant davantage de richesses, la croissance favorisera le mieux-être de tout un chacun. Ce qui évite par conséquent de poser l’unique et véritable question politique, qui demeure depuis Aristote celle de la distribution ou répartition des richesses [7].

Ainsi la croissance justifie le gaspillage des ressources, la destruction de l’environnement, et la dépolitisation de l’économie, nourrissant les inégalités. Mais c’est la dimension temporelle de la croissance qui génère le plus d’illusions car elle se pose comme dynamique perpétuelle. Cette dimension participe d’une métaphysique, littéralement, puisque pour le physicien, tout usage de l’énergie implique systématiquement une dégradation de l’énergie disponible. Or, comme nous l’avons montré déjà, l’économie actuelle ne serait rien sans énergie abondante [8]. Cette énergie n’est pas produite par l’Homme, puisqu’elle est le produit des forces naturelles :

« […] les énergies naturelles – solaire et géophysique – entretiennent les grands cycles géo-bio-chimiques qui fournissent les biens du service public de la nature. Puis les activités humaines extractives convertissent les ressources naturelles en matières premières. […] Finalement, les matériaux non recyclés et l’énergie dissipée retournent à l’environnement en tant que déchets. […] Ce processus de conversion et de dégradation est irréversible, en opposition avec la pensée de la mécanique classique qui suppose que tous les processus sont en principe réversibles » (Yves Cochet) [9]

Cette dégradation irréversible a pour nom Loi d’entropie, établi comme deuxième principe de la thermodynamique. Or, comme l’écrit le mathématicien Georgescu-Roegen, la Loi d’Entropie « est la base de l’économie de la vie à tous les niveaux ». Il ne faut donc pas être surpris par cette mobilisation de la physique : c’est la seule façon de représenter fidèlement la réalité économique, loin des abstractions des modèles et de la finance. Sous cet angle, l’énergie compose le premier facteur de production, devant le Capital et le Travail. Pas étonnant, puisque l’énergie meut les machines du secteur agricole,  de l’industrie, et des services. Aujourd’hui enfin, des visions alternatives sont proposées, comme celle du Shift Project, où les « services publics de la nature » forment le secteur des ressources, où la question de l’efficacité énergétique et minérale relève du deuxième pilier de l’économie, quand la finance, déconnectée de l’économie réelle, forme le troisième. Selon John Micheal Geer, il s’agit de faire la distinction entre les mouvements dans les économies réelles des biens et des services d’une part, et la simple prolifération de la richesse abstraite d’autre part[10].

Mais pour l’heure, en négligeant les fondamentaux de la physique, le paradigme de l’économie classique favorise une formidable déperdition énergétique, qu’il est possible de mesurer. Une illustration : on sait que lorsque les anglais importent de la laitue cultivée en Californie, sont dépensés en équivalent pétrole 127 fois l’énergie que la laitue contient en calories [11]. Dans l’approche classique, on profite des sous évaluations des prix de l’énergie : 50% des facteurs de production contre 10% des coûts industriels [12], ce qui nous fait oublier que la crudité transite par les marchés de Washington (5 000 km de route), avant d’être acheminée en avion jusqu’à Londres. On voit avec cette illustration les avantages que présentent une vision thermodynamique de l’économie, avec la possibilité d’identifier sans peine des équivalences (calories, joules ou kilowatts) sans s’en référer à la monnaie, dont la valeur est devenue complètement arbitraire. La physique fournit aussi un fil rouge pour calculer la rentabilité des activités extractives et des productions alimentaires : lorsque le taux de retour énergétique (energy return on energy invested) est de moins de 1, il est contre-productif de continuer l’activité.

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De nombreux analystes ont souligné que les notions de croissance et de PIB sont insuffisants. Mais ce faisant, ils manquent le principal, puisqu’ils véhiculent la croyance que les aspirations sociales sont quantifiables (et donc strictement matérielles) et objectivables, au dessus des cultures et des valeurs. C’est pour le moins anthropo-centré mais nous n’insisterons pas, sinon pour souligner que la promotion du « développement » procède de cette même logique, puisque l’idée de développement suppose toujours le préalable de la croissance, et une croissance indéfinie est impossible dans un monde fini. Bien plus, l’économie butte sur une triple limitation : limitation dans la production de besoins, limitation dans la production de marchandises, limitation sans la production de rejets [13]. Ainsi, pour le dire d’une façon plus crue, le développement durable « blanchit illusoirement la société de croissance à peu près comme le port du préservatif dédouannerait le violeur » [14]. On ne doit pas douter que ce fantasme sera liquidé, comme d’autres reliquats de l’économie productiviste : comme le dit J. C. Michéa « l’idée d’une croissance matérielle infinie dans un monde fini est bien l’utopie la plus folle qu’un esprit humain ait jamais conçue » [15]. Mais on ne doit pas douter non plus de la manipulation mentale actuellement entretenue par cette idée absurde de croissance envers et contre tout : il faut s’en détacher au plus vite.

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Notes & références

[1] Latouche S., Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien, Le passager Clandestin, Les précurseurs de la décroissance, 2013, p.13

[2] Les chiffres sont de 1998. Source : Lucas C., Stopping the Great Food Swapy, rapport publié par The Greens European FreeAUiance, Parlement européen, 2001, dans : Cochet Y., Pétrole apocalypse, fayard, 2005, p.66

[3] Fressoz J. B., L’apocalypse joyeuse : Une histoire du risque technologique Broché, Seuil, 2012, chapitre 3 et s.

[4] Le principe pollueur-payeur a une valeur constitutionelle depuis que la charte de l’envrionement fut adossé à la constitution de 1958. Il est posé à l’article 4 que « Toute personne doit contribuer à la réparation des dommages qu’elle cause à l’environnement, dans les conditions définies par la loi« .  Il a été précisé par l’article L.110-1 du code de l’environnement : « les frais résultant des mesures de prévention, de réduction de la pollution et de lutte contre celle-ci doivent être supportés par le pollueur »

[5] Pour la production de soude au XIXème, voir de nouveau : Fressoz J. B., L’apocalypse joyeuse : Une histoire du risque technologique ; pour les gaz de schiste, voir : Green Cross, Enjeux sanitaires, environnementaux et économiques liés à l’exploitation des gaz de schiste, 2013, p.3

[6] Michéa J.-C., L’empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Flamarion, Climats, 2007, p.117

[7] Voir par exemple cet article  : Flipo F., Énergie : ré-enchaîner Prométhée ? Une approche conceptuelle, VertigO, Vol. 5, N°1, 2004. URL : http://vertigo.revues.org/3935

[8]Voir notre article sur la transition énergétique : http://watch-out-project.org/nouvelle-donne-energetique-1-fossiles/

[9]  Cochet Y., Pétrole apocalypse, fayard, 2005, p.150

[10]  « Le produit primaire brut (PPB) serait “la valeur de tous les produits naturels non transformés quand ils entrent dans l’économie (le pétrole qui sort du puits, le grain qui tombe dans un silo, le charbon qui quitte la mine, etc.) moins les coûts encourus pour l’extraction ou la culture”. Ces derniers coûts relèveraient en revanche du produit secondaire brut (PSB) qui serait “la valeur de tous les biens et services produits par l’économie à l’exception des matières premières tirées de la nature et des biens et services financiers”. Enfin, le produit tertiaire brut (PTB) serait “la valeur de tous les biens et services financiers produits par l’économie ainsi que de toute la monnaie et de ses équivalents« . Pour plus d’infiormations, voir cet article diffusé sur le blog : http://watch-out-project.org/blog/produit-de-la-nature-produit-du-travail-humain-produit-de-la-finance-et-si-on-recalculait-le-pib/

[11] Cochet Y., Pétrole apocalypse, fayard, 2005, p.69

[12] Durand B., Le pic pétrolier et l’Europe, une situation d’urgence, 2011, p.1
URL : http://petrole.blog.lemonde.fr/files/2011/07/Le-Pic-P%C3%A9trolier-et-lEurope-une-situation-durgence.pdf

 [13] Latouche S., Nos enfants nous accuseront ils ?, dans : Que donne la nature ? L’écologie par le don, Revue du MAUSS n°42, La découverte, 2013, p.180

[14] Voir l’article de Michel Dias dans : Entropie n°3, Décroissance & technique, Parangon Vs, 2007, p. 33

[15] Voir : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20151226.OBS1947/nous-entrons-dans-la-periode-des-catastrophes-entretien-avec-jean-claude-michea.html

 

 

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