Low tech, une perspective de sobriété technique

Basse technologie : peut-être cette expression ne s’est pas encore présentée à vous, car elle reste planquée derrière les écrans High Tech. Il s’agit essentiellement d’une nouvelle façon de produire, plus économique, plus conviviale, plus propre, plus simple. C’est donc un nouveau paradigme de production, qui s’oppose à l’usinage industriel mondialisé et écocide. Une riche perspective de sobriété technique !

Qui n’a pas entendu qu’il faudrait des ogm pour sortir de la crise alimentaire, de la géo-ingénierie pour sauver le climat, des énergies vertes pour enterrer le pétrole, de la fusion nucléaire pour contrer les risques de la fission atomique ? Cette fuite en avant technologique trouve son paroxysme dans cette boutade de l’ancienne chef de file du MEDEF Laurence Parisot : « la croissance dépollue » [1]… Autant dire : « La guerre c’est la paix »!

Depuis la révolution thermo-industrielle, l’humain gaspille l’énergie fossile, accumulée par les végétaux grâce au soleil, pour construire des technologies toujours plus complexes, créant divers effets, souvent très menaçants. A fortiori dans un système capitaliste qui abuse de la nature et profite des risques infligés à tous, il est impossible de séparer la chimie lourde de ses pollutions, le nucléaire des irradiations, les ogm des famines alimentaires, l’usine à charbon d’un climat imprévisible… Pour retrouver un sens à notre usage de la technique, il faudrait commencer par ouvrir un livre d’Histoire. On comprendrai alors qu’une période de croissance se termine toujours par une forte récession économique, une crise démographique, et l’abandon de certaines techniques. Aujourd’hui, la croissance se termine, la fête est finnie. Le peak all dissipe les malentendus : ce n’est pas tant de pétrole dont il s’agit, mais de diamant, de tantale, de sable, de cuivre, de terres arables… Dans un monde à 7 milliards d’habitants, le spectre de la rareté s’est étendu à l’air pur, aux régularités climatiques, à l’eau propre, à la biodiversité [2].

Mais pour l’instant, les appels criant à l’urgence de changements globaux ne trouvent que trop peu d’échos. Comment abattre les systèmes techniques complexes de l’usinage industriel, des dépôts de brevets, de la grande distribution, de la production médiatique ? Au sein du village-monde, la plupart des initiatives d’envergure finit par pénnétrer le système qui est inculpé et s’en faire le complice, si bien que les efforts individuels et collectifs semblent mort-nés. C’est dire que nous sommes devenus esclaves de notre puissance, que l’avenir parait figé. Mais… cette perspective n’est elle pas fataliste ? N’est-elle pas la vision, en creux, du système de valeur qui est dénoncé, qui ne voit que la marche du progrès en gros plan, ou la passivité forcément négative ?

D’où l’intérêt de lire dans certains tracts qu’on combat mieux un système en cessant de l’alimenter plutôt qu’en le confrontant de face : le système s’écroulera quand des portions suffisantes d’individus auront développer des moyens matériels résilients pour subvenir à leurs besoins élémentaires, permettant à terme de se détacher des machines productivistes. Si cette représentation alternative des luttes doit être éprouvée, il apparait clair qu’elle ne portera d’effets que le jour où le renouveau des pratiques de production-consommation sera couplée à un système de valeur alternatif dans lequel ces pratiques pourront montrer leur utilité sociale. Car le système actuel puise sa force dans une philosophie de l’histoire bien enracinée : le progrès technologique linéaire, sans détour du silex à l’i-phone [3]. C’est pour cette raison encore qu’en dépit des critiques et du caractère « réflexif » [4] de notre modernité tehnologique, la vision des complexes techniques émancipateurs peut continuer de prospérer.

L’alternative doit donc faire du 2 en 1, jouer sur les représentations mentales et proposer des technologies réappropriables au quotidien. L’idée est de minorer la part de culpabilisation crée par des objets techniques dont on sait qu’ils polluent et rongent le lien social – parceque l’argument moral apparait comme source d’inertie – pour à l’inverse mettre en lumière la désirabilité inhérente à l’adoption d’objets naturellement plus conviviaux – et montrer l’intérêt d’habiter un nouveau rapport à la technique. Ainsi, promouvoir le pull raccomodable plutôt que l’augmentation du chauffage ; le cheval plutôt que le tracteur ; la vieille machine-outil plutôt que le design numérique… il ne s’agit que d’exemples.

Bien des personnes pensent que cette mentalité nous ramènerait au degré zéro de la technique, rapellant honteusement que l’homme n’a pas toujours vécu dans l’univers paralèlle des mégapoles globalisées. C’en est à croire que d’aucuns préféreront voir le monde s’effondrer depuis leur tour d’ivoire, plutôt que de reconnaitre que le transhumain n’est pas le but ultime de l’humanité. Mais renvoyons ce discours à sa faiblesse principale : à moins peut-être d’être multimilliardaire, cette tour d’ivoire deviendra un produit fantasmé, car elle est assiégé par les risques globaux : les pollutions, les perturbateurs endocriniens, le réchauffement, les cultures ogm… aucun de ces problème de connaît de frontière. Ce qui signifie concrètement que soutenir ce discours, c’est souscrire à devenir les larbins des vrais puissants, qui eux trouveront peut être les moyens de leur lubie, la réalisation du fantasme prométhéen absolu.

« L’imaginaire dominant de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote […] un micro-ordinateur dans chaque chambre de chaque foyer, c’est ça qu’il faut détruire. Tout dépend de ça. Le système s’appuie sur cet imaginaire qui est là et qui fonctionne » (Castoriadis C., 1996 [5]).

Rationellement, il ne reste guerre d’option que de privilégier une autre acceptation de la technique dans nos sociétés, en privilégiant la qualité de vie plutôt que le confort à tout prix : c’est l’âme des low techs. L’expression low tech se résume à la question : pourquoi faire complexe quand on peut faire simple ? La simplicité contre l’infrastructure des technologies mondialisées : éviter de polluer en faisant venir autant de matériaux rares d’aussi loin, éviter la miniaturisation qui dépossède les consommateurs des potentiels de réparation, promouvoir le mono-matériau plutôt que des agencements techniques non recyclables, etc. Concrètement, l’ingénieur Philippe Bihouix défend l’utilisation de matériaux recyclés dans le cadre d’une production artisanale et locale, s’appuyant sur des apports modérés d’énergies renouvelables, et toujours attentif à l’intégration des techniques dans l’environnement et la nature.

Plutôt que le degré zéro de la technique : le virage à 180° !

« Il faut donc que ces produits soient conçus et fabriqués pour être, le plus possible, économes en ressources (et notamment en ressources les plus rares), non polluants, durables, robustes, et facilement réparables ou réutilisables, modulaires, plutôt faciles à  recycler en fin de vie. Littéralement un virage à 180° contre l’obsolescence programmée, technique ou culturelle, la différenciation marketing et la logique du tout-jetable » (Phillipe Bihouix)

Bihouix n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à envisager une nouvelle façon d’utiliser la technique. Avant son livre L’âge des low techs (2008), différentes classifications de la technique avaient déjà été plus ou moins formalisées, notamment pour en pointer les risques et dérives :  techniques démocratiques ou autoritaires pour Lewis Mumford (1962), outil convivial ou hétéronomes pour Ivan Illich (1973), technologie cloisonnée contre technologie systémique pour Ted Kaczynski (2008). Mais selon nous, l’avantage de la « démarche low tech » est de recouper un ensemble de propositions qui ont déjà été réfléchies : les basses technologies de Philippe Bihouix symbolisent la nécessaire utilisation d’objets repensés, tout en matérialisant un changement de mentalité. Un cadre est ainsi dressé pour une évalutation casuistique :

(1) Remettre en cause nos besoins ;

(2) Concevoir et produire des biens réellement durables ;

(3) Orienter le savoir vers l’économie des ressources ;

(4) Rechercher l’équilibre entre performance et convivialité ;

(5) Relocaliser sans perdre les « bons » effets d’échelle ;

(6) « Démachiniser » les services ;

(7) Savoir rester modeste.

On trouvera bon nombre de critères proches du cercle vertueux de la sobriété, tels qu’évoqués par Serge Latouche [7] : Réévaluer les besoins (cela va sans dire), Re-conceptualiser les productions (utiliser des ressources abondantes), Restructurer (les circuits de distribution), Relocaliser (pour dynamiser les territoires désertés), Redistribuer (pour plus de justice sociale et de de mutualisation des efforts), Réduire (l’empreinte énergétique, les déchets des emballages etc), Réutiliser (tout les matériaux utiles), Recycler (biodégrader tout ce qui peut l’être).

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Choisissons la simplicité avant les prochaines trêves du pétrole nous précipitent au-devant des limitations évidentes à notre capaçité technique. Car, si la civilisation thermo-industrielle amorce déjà la pente avant le gouffre, les dessins industrieux se précisent, accréditant toujours la complexité tehnique : imprimantes 3d spectaculaires, aspirateurs intelligents, smart meters, TIC à gogo, etc. Contre ce décor, les low techs brossent le cadre de modes de vie sobres et épurés, débarassés des effets d’échelle globaux qui vont dégringoler avec le brent. Quoi de plus nécessaire alors que de réapproprier l’ingéniérie millénaire des hommes manipulateurs d’outils, dans une quête perpétuelle d’équilibre entre la performence et la convivialité. Arrêtons de détourner le regard. Réapprenons à produire localement, simplement, collectivement, sans trop de ressources rares, sans trop d’énergie. Raison pour laquelle nous mettons sur notre site quelques réalisations low techs à la portée de tous.

Voir : http://watch-out-project.org/actons/low-tech-realisations/

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Notes & Références

[1] Intervention de Bihouix à la Mairie du IIème le 14/10/2014, 2h30. Voir le compte-rendu sur : http://www.up-magazine.info/index.php/planete/climat/3732-tu-peux-changer-ta-vie-universite-populaire-mairie-2e-paris

[2] Ce que notais déjà Jean Baudrillard dans La société de consommation, folio essais, 1960

[3] Une vision que déconstruit notamment Alain Gras dans  : Le choix du feu, aux origines de la crise climatique (fayard, 2007) et Fragilité de la puissance : se libérer de l’emprise technologique (Fayard, 2004)

[4] Voir le livre de Jean Bapstiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, Une histoire du risque technologique, L’Univers historique, 2012

[5] Citation extraite sur le site : http://www.costis.org/x/castoriadis/conformisme.htm

[6] Jarridge F., Notes de lectures,  Ecologie & politique 2/2014 (N°49), p. 171-190
URL : www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2014-2-page-171.htm


[7] Latouche S., Que donne la nature, L’écologie par le don, revue du MAUSS n°42, 2013, p.196, note n°30

Pour aller plus loin :

http://www.telegraph.co.uk/culture/11351682/Why-low-tech-living-is-back.html

http://jeanzin.fr/2014/01/01/revue-des-sciences-janvier-2014/

http://www.lowtechmagazine.com/

http://www.avenir-ecolo.fr/wp-content/uploads/2015/01/N%C2%B0-11-AE.pdf

http://biosphere.ouvaton.org/vocabulaire/2769-techniques-dualisme-des-techniques

 

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