Le doute est l’arme du faible : la pseudo-incroyance des sceptiques

Nous avons montré dans un article précédant que la question du réchauffement climatique dépendait largement du statut social et des convictions personelles. Mais par quels ressorts en vient à s’ancrer socialement ? Si la réthorique du scepticisme climatique porte des effets sociaux et écologiques devastateur, comment mieux communiquer sur les incertitudes scientifiques ?
 
L’affaire du « Climate gate » a fait couler beaucoup (trop) d’encre derrière les brumes de la Manche [1]. Au départ, de simples échanges de mails entre scientifiques qui seront lachés dans l’espace public. Pour quelques tractations dévoilées au grand jour, pour quelques bribes d’information brutes sur la publication d’articles de revues renommées, et une campagne médiatique peu sourcilleuse s’empresse de crier au scandal. Résultat : l’évènement crée un regain de scepticisme outre-manche, et tout le travail patient de sensibilisation est ruiné. On s’interrogera à deux fois : la science institutionelle devrait-elle exposer au grand jour chacune des compromissions sur chaque point de détail de ses avanceés ? Pour le climat, comme d’autres science, la question est sensible.
 
Il ne fait aucun doute que la controverse soit constitutive d’une science légitime, elle permet de créditer des alternatives qui peuvent déboucher sur le renversement du paradigme précédement admis. Lorsque des critiques ont pour office de faire alunir des scientifiques qui ne peuvent plus raccrocher leurs hypothèses aux oberservations du réel, elles font jouer une dialectique qui présente un intérêt heuristique au dialogue. C’est pourquoi il nous semble utile que se soient exprimés des repproches vis à vis du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) : cet organisme politique ne pouvait être présenté comme incarnant l’ensemble de la communauté scientifique. En revanche, on reconnaitra bien volontier combien le GIEC a contribué a une clarification du rôle des anthropo-GES. D’emblé exprimé par des constats corroborant les faits, les diagnostics du GIEC ont toujours été assortis d’un dispositif statistique, chaque donnée étant fonction du degré de confiance porté à la crédibilité d’une hypothèse. Mais longtemps, cette précaution a été déjouée par l’accent porté sur le rôle formel de l’organisation pour former consensus. Aussi, en raison du manque de représentativité  des opinions dissidentes, d’erreurs commises (par exemple sur la question de la fonte des glaciers hymalayens), des controverses qui demeurent (sur le degré de montée du niveau de la mer), d’insistance peut-être excessive sur le CO2 plutôt que sur tous les GES, et, avant-out, du pauvre traitement médiatique, la science climatique a suscité une certaine méfiance envers les experts qui revendiquait.
 
Depuis l’air  moderne, en dehors des couloirs des laboratoires, le recours à l’argument d’autorité de l’institution scientifique progressivement ultra-majoritaire n’a pas vraiment produit les effets escomptés. Selon le sociologue Eric Mollard, la suspiscion est entretenue par l’assurance d’un discours univoque, qui pourrait cacher une mise en scène de polichinelle :
 
L’unité de façade est contre-productive, car elle suppose non seulement une confiance abusive dans les collègues et les publications scientifiques, mais aussi la croyance que l’intégralité du processus scientifique est maîtrisée par quelques personnalités d’exception ou par les modélisateurs […] [2]
 
A l’heure des complotismes généralisés, entretenus par l’assymétrie du pouvoir l’incroyable opaçité des informations d’ordre politique, et les réunions discrètes des puissants du globe, brandir l’étendard de l’institution scientifique entrainerait des réflexes conspirationistes : ils semblerait donc qu’il faille révéler les tatonements et tergiversations qui accompagnent la fabrication des faits. Pourtant, si les doutes et les incertitudes étaient systématiquement déclarées au grand public, il y a fort à parier sur l’aubaine d’un climate gate, pour forcer l’inertie citoyenne et préserver le buisness as usual… En effet, même à prendre des gants avant de revêtir le col blanc, le citoyen de tout les jours ne partage pas forcément la mentalité du scientifique, où l’incertitude occupe un statut de neutralité [3], quand elle serait plutôt vectrice d’inquiétude à l’ordinaire : si le doute est mobilisateur le questionnement scientifique, il est démobilisateur lorsque trop loin du terrain scientifique. D’un autre côté : un « vrai » scientifique ne saurait être que sceptique… mais comment le prouver ? Pour Bruno Latour, sociologue des sciences, l’attitude consistant à convaincre par le doute mène à une impasse :
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En effet, les scientifiques ainsi attaqués sont pris à leur propre piège puisque, eux aussi, insistent sur les vertus du doute et du scepticisme, sur la nécessité de suivre les protocoles les plus robustes, et que, eux aussi, affirment qu’il faut tenir leur science aussi éloignée que possible de la politique pour s’en tenir aux seuls faits assurés [4]

Avec les passages sur les plateaux TV, sanctuaires du débat sclérosé, il ne peut être rendu amende honorable aux scientifiques chargés de diagnostiquer l’avenir climatique.  Pour gagner la guerre des territoires, il faut bien trouver l’appui d’une presse de qualité, traduisant sans censure le jargonage compliqué grâce à une bonne expertise, sans trop de vulgarisation, et qui soit suffisament courue des yeux pour alerter : autant dire que la tâche est ardue. La stratégie du doute systématique a justement été empruntée par les multinationales pour faire annihiler les tentatives d’action concrète : devant le tribunal médiatique, l’émergence d’un doute raisonnable suffit pour reporter indéfinitivement les décisions qui s’imposent, au profit de la croissance et l’emploi. Le doute légitime devient alors l’alibi d’un pourvoir politique complice d’inconséquence face à l’énorme densité de signaux rouges. Les auteurs du livre Les marchands de doute ont montré que différentes stratégies étaient essaimées pour divertir et créer un contexte d’indécision propice au commerce, parmi lesquelles une focalisation excessive sur des détails dérisoires, et la contestation de la science établie [5].

On observe d’ailleurs des glissements successifs dans l’argumentation défendue par les sceptiques : (1) les températures évoluent par cycles, et les évolutions de température ne peuvent pas être soudaines, (2) il n’y a aucune preuve d’une corrélation entre CO2 et réchauffement, (3) le réchauffement présente des opportunités (agriculture des pays du Nord, emplois dans la transition énergétique, fonte de la banquise pour une nouvelle voie maritime, etc.). Mais rapellons que selon le US Global change research programm, aucun autre facteur ne permet de corroborer chacune des distortions observées – températures du profil atmosphérique vertical, augmentation de l’humidité atmosphérique, modification de la circulation atmosphérique, intensification des précipitations, changements de la salinité océanique [6]. C’est bien pour éviter de mettre les pieds dans le mélange d’hypothèses raisonablement intriquées que la contestation se déplace. En bout de champ, l’horizon n’est pas plus scientifique qu’il n’est a-politique.

Comme le rapellent les auteurs de Marchands de doute,  un scientifique qui doute a normalement le devoir déontologique de proposer une explication alternative, qui soit suffisamment cohérente avec les preuves disponibles pour emporter l’adhésion de ses collègues, par un processus de construction de vérité scientifique soumise à l’évaluation par les pairs [7]. Concrètement, il n’est pas nécessaire d’affronter le jugement par les pairs d’en face, plus nombreux, pour faire triompher un discours réthorique dans l’arène médiatique, imprégnant d’un même coup chaque esprit trop crédule. Or la science ne fonctionne pas par égalité des temps de parole, mais par la démonstration d’explications convergentes, là ou le travail d’équipe devient incontournable.

S’agissant du climat, recouper les hypothèses ne suffit pas : ils faut des dizaines de chercheurs sur chaque champ d’expertise, des modélisateurs puissants, des laboratoires d’analyse pour l’examen des échantillons de glace ou de bois, l’accès à l’intégralité des connaissances techniques, et des personnes indépendantes financièrement.

Or si l’Internet permet une information augmentée, elle demeure noyée dans un flot de contradicteurs potentiels, et pas toujours de mauvaise foi !  jamais l’expertise scientifique n’a été à ce point mise en cause dans des espaces extrascientifiques. Réappropriées en ligne, les thèses sceptiques du réchauffement anthropo-crée renforcent la controverse déjà vivante. Mais à y regarder de plus près, on s’apperçoit que la prospérité numérique de la controverse tient surtout à la vigueur des opposants, et non à leur nombre. Une étude sur les blogs, Sciences2 en l’occurence, illustre l’activisme qui se trame sur les réseaux : 90% des commentaires sont livrés par un tiers seulement des contributeurs. Les plus actifs sont souvent les auteurs les plus vindicatifs, ciblant les non sceptiques avec des symboles afférant à la mythologie (« Cassandre du climat »), au religieux (« Fanatique de l’effet de serre »), à l’esprit sectaire («Grand prêtre de l’Église de Climatologie »), et à l’idéologie, « Lyssenko du climat » [8].

On peut donc considérer qu’ils sont à mettre du côté des sceptiques actifs, tels Claude Allègre ou Vincent Courtillot jusqu’à récement. S’il est possible que l’audience globale de ces leaders d’opinion soit sur le déclin, il demeure difficile de rapeller l’urgence de ralentir à la conscience des citoyens. Des garde-fou doivent enrayer la machine de la techno-science  en gagnant une posititon de légitimité face aux institutions scientifiques, en tournant simplement le dos aux sceptiques qui regardent vers le passé : nous sommes à l’ère de l’anthropocène, et ce n’est pas un signe positif.

Il ne faut pas oublier en effet combien notre révérance vis à vis de la Science façonne encore notre vision de l’avenir. Autrement dit : que les scientifiques, ces oracles du progrès, ne puissent plus produire l’avenir, c’est une tragédie qui vire au drame. Or dans l’imaginaire actuel, la représentation du scientifique est ambivalente ; derrière l’encensement dans le progrès et l’innovation (fusion nucléaire, nanotechnologies, ogm, géo-ingéniérie), jaillit l’ombre de l’apprenti sorcier capitaliste (réchauffement climatique, risque nucléaire, pollutions, dilapidation des ressources). Les effets sont causés : on ne devrait jamais oublier que Hide est une création du Dr. Jekyll, qu’après la théorie la pratique génère des circonstances imprévisibles (fukushima, deep water horizon, ogm non retraçable, etc.). Cette situation du risque généralisé n’est plus anormale (et ne l’à jamais été), mais se révèle au contraire structurante de notre modernité.

On ne peut pas déduire la pratique de la théorie : la science n’est pas responsable de la généralisation des monstrueux hybrides chers à B. Latour, elle n’en est que le découvreur. Nous accusons plutôt la science dans l’industrie, dans sa fabrique naïve des problèmes et dans la mauvaise illusion que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes, quand l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle est certain, bien qu’indéterminé. Cette indétermination permet justement d’exprimer l’envie de mondes souhaitables, qui peuvent combler le vide existentiel laissé par la démystification du progrès linéaire. S‘il est franchement anxiogène d’écouter les témoins muets de l’énorme bouleversement de l’anthropocène, on peut voir maintenant l’horizon du chemin où sa folle boussole l’emmène, et agir en conséquence.


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Notes & références

[1] Pour le climate gate, se repporter par exemple  à : Mauger-Parat M. Peliz, A.C., Controverse, polémique, expertise : trois notions pour aborder le débat sur le changement climatique en France, VertigO, Volume 13 Numéro 2, 2013, §.83 ; URL : http://vertigo.revues.org/14297

[2] Mollard E., Claude Allègre contre le GIEC : de l’arme du faible», Natures Sciences Sociétés, 2/2010 (Vol. 18), §.9,
URL : www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2010-2-page-190.htm.

[3] Bailey A., Giangola L., Boykoff M. T., How Grammatical Choice Shapes Media Representations of Climate  (Un)certainty, Environmental Communication, 2014 Vol. 8, No. 2, p.8                                                                                                                            URL :  http://dx.doi.org/10.1080/17524032.2014.906481

[4] Latour B., Que la bataille se livre au moins à armes égales, Controverses Climatiques, Sciences et Politiques, Postface à Edwin Zaccai, François Gemenne et Jean-Michel Decroly, Paris, Presses de Sciences Po, 2011, p.2          URL : http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/P-160-IDDRI-11-11.pdf

[5]  Semal L., Oreskes Naomi et Erik M. Conway, Les Marchands de doute. Comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme ou le réchauffement climatique, Développement durable et territoires, 2012, Vol. 3, n° 2  (Juillet 2012) ; URL : http://developpementdurable.revues.org/9346

[6] U.S. Global Change Research Program, Appendix 3 : Climate Science Supplement, 2014, p.17                                                          URL : http://nca2014.globalchange.gov/report/appendices/climate-science-supplement

[7] Semal L., Oreskes Naomi et Erik M. Conway, Les Marchands de doute, 2012, op. cit, p.3

[8] Voir l’article : Campion B., Mise en débat de la figure de l’expert dans les échanges en ligne sur les changements climatiques: héros, anti-héros et représentations de la science, VertigO, Vol. 13, N°2, Septembre 2013, §.69 notamment URL : http://vertigo.revues.org/14007

Pour plus d’informations, voir aussi :

http://www.liberation.fr/economie/2014/06/01/nier-le-rechauffement-est-immoral_1031412

http://www.slate.fr/story/99085/changement-climatique-negationnistes

http://www.slate.fr/monde/82183/climato-sceptique-tort

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