La fabrique de la pénurie : constater les ravages de l’agro-industrie

« […] A la veille de la révolution française, les paysans représentaient environ 60 % de la population. En 2010, les agriculteurs ne constituent plus que 2,9 % de la population active » [1]

Des 4 millions d’agriculteurs en 1950, nous sommes passés à 200 000 : le modèle agricole conventionnel a progressivement concentré par 2000 fois le nombre des agriculteurs. En France, le taux de chômage est de plus de 10% sur environ 30 millions d’actifs. Plus de 3 millions de personnes sont donc en demande d’emploi, tandis qu’une poignée d’hommes cultivent les champs, à grand renfort de machines et de produits chimiques. Mais pourquoi donc s’obstinerait-on à faire vivre un modèle agricole qui limite drastiquement le nombre d’agriculteurs quand autant de pauvres sont en demande d’une alimentation suffisante ?

Nombreux sont les concitoyens enclins à croire que le modèle d’agriculture conventionnel est compétitif. Or après enquête, il nous parait fondamental de reconnaitre que bien au contraire, ce standard ne peut conduire qu’à des famines d’envergure à moyen terme, même au sein des Etats développés. Cette prise de position doit non seulement être justifiée, mais mérite qu’on s’y attarde. Nous ne sommes pas en effet condamnés à vivre sous l’emprise d’une agriculture qui érode les sols, anéanti la biodiversité, génère pollutions et pluies acides, manquant ainsi ce pour quoi elle doit être conçue, à savoir : nourrir en suffisance une population donnée sur un espace donné.

Pour le montrer, l’examen sera conduit sur les ressources et infrastructures qui conditionnent l’agriculture conventionnelle, sur les différents enjeux additionnels auquels l’agriculture doit impérativement faire face, puis sera porté sur une comparaison avec le seul modèle assurant production et résilience, c’est-à-dire l’agro-écologie.

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Cet état des lieux préliminaire s’attache à mettre en évidence les quantités faramineuses d’infrastructures qu’impliquent nos consommations alimentaires quotidiennes. A commencer par les engins du système technique agro-alimentaire, puisque effectivement, le mode d’agriculture conventionnel suppose de mobiliser des machines d’ailleurs fort couteuses : moissonneuses batteuses, machines à labour, tracteurs pour l’épandage etc. Aucune de ces activités n’est possible sans pétrole abondant. Pétrole et gaz aussi qu’on retrouve dans la composition d’intrants de synthèse massivement déversés sur les sols (pesticides, herbicides, fongicides). La culture des exploitations exige aussi des apports d’azote, de potasse et de phosphore importants, sans quoi les productions diminueraient très significativement. En outre, l’irrigation artificielle est indispensable en maintes régions des états développés, puisqu’elle représente 70% des prélèvements hydriques mondiaux.

Au fil de la chaine de production, les aliments sont transformés (production de conserves, d’aliments séchés, congelés, lyophilisés), ce qui suppose une infrastructure lourde et énergivore (chambres froides, congélateurs géants, hauts fourneaux, entrepôts etc.) et la production complémentaire de conservateurs, voire d’additifs, sans quoi les aliments seraient définitivement insipides, pourriraient rapidement, et seraient trop peu homogènes pour prétendre au statut de marque. Sans compter l’ajout de nanoparticules, tel le dioxyde de titane pour colorer par exemple le fromage réputé « caprice des dieux » [2], ni bien entendu, les résidus chimiques. Cette industrie agroalimentaire n’est pas celle de tous, mais elle approvisionne la majorité des produits de nos supermarchés, des restaurations rapides et la junk food.

Les circuits de distributions (transport par camion, tanker ou avion) témoignent de nouveau de la dépendance impayable au fioul : en France, les aliments voyageraient en moyenne 2500 km avant d’être consommés [3]. La grande distribution suppose donc un quadrillage de l’espace pour faire transiter des produits abondamment conditionnés de plastique et d’aluminium. Ces emballages sophistiqués génèrent une dépense énergétique importante [4]. Chacune des phases de production et de consommation sont également responsables d’un gaspillage faramineux, 30 à 50 % de la production alimentaire mondiale, une perte de l’ordre de 565 milliards d’euros à l’année [5].

Par ailleurs, la grande distribution neutralise la liberté du consommateur qui doit s’équiper d’un éventail de technologies pour se nourrir. On retrouve chez les particuliers micro-ondes, frigidaires, congélateurs etc. Ce système présente d’énormes facilités : en ville à tout le moins, et avec quelques moyens, peut t’on décider où l’on s’alimente, avec qui, et de quoi. Mais le système technique qui accompagne la grande distribution et l’alimentation quotidienne des zones urbaines repose sur des choix politiques et économiques qu’il serait dangereux de suivre, ce que nous allons à présent démontrer.

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La grande distribution est matériellement dépendante d’industries qui ont toutes pour caractéristique d’être de moins en moins rentables à mesure que les réserves s’estompent [6]. Ainsi, un regard lancé aux ressources indispensables au fonctionnement de l’agriculture conventionnelle décrédibilise totalement les impressions faussement satisfaisantes laissées par un demi siècle de chimie :

– L’accessibilité du pétrole va très vite diminuer. Les Etats développés pourraient voir leurs importations de brut se contracter de 40% d’ici 15 ans, en raison l’augmentation de la demande des pays émergents [7]. En toute hypothèse, l’ère du pétrole se termine. Au cours des années 1960, pour un baril de pétrole consommé, six barils étaient découverts ; désormais, 6 barils sont consommés lorsqu’un est découvert [8]. Se servir des agro-carburants développés aujourd’hui serait une déperdition d’énergie : dans la majorité des cas, l’investissement énergétique est médiocre ou même déficitaire [9]. Produire des agrocarburants pour actionner des machines agricoles prouverai définitivement qu’au nom de l’industrie, les engins sont préférés aux bouches humaines ;

– En raison de son usage dans les engrais (191 millions de tonnes extraites annuellement), le phosphore est dorénavant classé « matière critique » par l’ONU, et pourrait atteindre son pic au cours des 20 prochaines années, selon un rapport du chercheur Pablo Servigne ;

– Avec le réchauffement climatique, la répartition des ressources hydriques va être profondément reconfigureée. Même en France, où selon les services du Premier ministre, les fleuves perdront 10% à 40% de leur débit moyen d’ici 2050. Une situation très sérieuse quand on sait que 47% de l’eau consommée en France est importée de l’étranger via des productions issues de l’agriculture [10].

Par ailleurs, à condition de prendre de la hauteur, il apparait clair que les surfaces de terres disponibles sont déjà saturées. Agriculture et élevage absorbent déjà 38% des terres émergées dans le monde, après avoir converti 70 % des prairies, 50 % des savanes, 45 % des forêts tempérées et 27 % des forêts tropicales du globe [11]. Nous ne pouvons plus ignorer que les surfaces de terres arables sont limitées, d’autant que les croissances démographiques et urbanistiques réclament plus de productions sur un espace toujours plus restreint. Rendons nous compte : d’ici 2030, la demande mondiale de nourriture va progresser de 35 %, la demande en eau, de 40 % [12]. Là résident deux enjeux cardinaux, mais, malheureusement, ce sont loin d’être les seuls.

L’état des sols se dégrade rapidement. Des analyses globales révèlent qu’en moins de 25 ans, 20 % des surfaces des sols offrent une moins bonne productivité primaire [13]. Information à mettre en lien avec l’érosion des sols, qui a amené les agriculteurs du globe à abandonner 430 millions d’hectares de terres arables depuis 1945, une superficie équivalente à l’Inde [14].

Aussi, l’agriculture doit faire face à l’augmentation significative d’évènements météorologiques extrêmes, ce dont témoignent particulièrement quelques exemples récents. En raison des vagues de chaleur en Russie en 2010, la production agricole a chuté de 25 % ; les sécheresses de 2012 aux États-Unis ont littéralement dévasté les champs, affectant 80% des terres [15]. On sait déjà que sans le réchauffement climatique, la production globale de maïs et de blé aurait été plus forte (respectivement +3,8 % et +5,5 % depuis 1980) [16]. Le réchauffement a encore pour effet d’alléger les propriétés nutritionnelles des plantes (fer et zinc pour le blé, riz, maïs et soja) [17], de favoriser la propagation de maladies, et de rehausser le niveau des mers – un constat qui invite à réfléchir quand on sait que 30% des terres irriguées sont touchées par des phénomènes de salinisation ou d’enlisement [18]. Or actuellement, l’agriculture est responsable d’une grande proportion des émissions de gaz à effet de serre, par la déforestation (17 % des émissions), le rejet de méthane des élevages (14,3 %) et la production de protoxyde d’azote des engrais (7,2 %) [19]. L’agriculture standard participe donc de sa propre ruine, aussi logique que certaine.

Par ailleurs, il est notoire que l’agriculture chimique fait systématiquement disparaitre la biodiversité où qu’elle soit pratiquée, expliquant les replis éloquants des espèces champêtres :

– Avec la perte de la matière organique des sols (humus) qui fournit pourtant des services incomparables d’aération, de rétention hydrique et de fertilisation des sols ;

– Avec l’effondrement du nombre des colonies d’abeilles. Les pesticides néonicotinoïdes actuels (Gaucho, Argento, Proteus, Cruiser etc.) sont neurotoxiques, ils affectent les capacités motrices des abeilles, provoquent des comportements inusuels, et la mort [20]. La disparition des hyménoptères, particulièrement les abeilles, entrave l’activité pollinisatrice nécessaire à 80 % des plantes à fleurs (pommes, choux, oignons, carottes, aubergines, courges, poireaux etc.) ;

– Le modèle d’agriculture conventionnel a contribué à la disparition de 300 millions d’oiseaux des champs depuis 1980 [21]. Ces oiseaux qui tempèrent les risques de ravages agricoles en dévorant les insectes, et petits rongeurs, en plus de fertiliser les sols par leurs déjections.

Autant d’effets pervers intrinsèques au modèle agricole standard qui amènent franchement à s’interroger : serait il, au grand hasard, impossible d’éviter de détériorer les sols, d’émettre autant de gaz à serre, d’éroder la biodiversité, de produire des aliments sains ? Croit-on vraiment que les OGM sauront préserver l’agriculture des perturbations conjointes du réchauffement climatique, de la déplétion des ressources en hydrocarbures, en minerais, en eau, en terrre ? Jusqu’à quel point se laisse t’on leurrer par l’écran technologique qui occulte la gravité des conditions actuelles ?

Les priorités doivent être réevaluées : les plateaux de la balance doivent s’équilibrer pour poursuivre plusieurs finalités, définies comme suit : production agricole suffisante, préservation du climat, régénération progressive des sols). Qui niera l’un de ces aspects conjure son avenir : la stabilité climatique est fondamentale pour la survie de l’humanité, éviter de provoquer un déclin irrécupérable des milieux agricoles l’est tout autant. Venant au fait : seule l’agro-écologie sera résiliente face aux enjeux agricoles de demain.

Lire la suite « Promouvoir des agricultures résilientes aux enjeux énergétiques, climatiques et écoystémiques » sur :

http://watch-out-project.org/promouvoir-des-agricultures-resilientes/

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Notes & Références

[1] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, Les Verts, Alliance libre européenne, 2013 p.11 (voir note n°31)

URL : http://www.reseautransition.be/wp-content/uploads/2013/12/2013-Servigne-Nourrir-leurope-en-temps-de-crise.pdf

[2] Voir : http://fr.openfoodfacts.org/ingredient/dioxyde-de-titane/marque/caprice-des-dieux

[3] D’après : http://www.iteco.be/antipodes/Crise-alimentaire-et-alternatives,82/Vers-un-nouvel-equilibre

[4] L’électrolyse de l’aluminium sollicite 1% des productions électriques mondiales, et le plastique est en majorité formé à l’aide de pétrole.

[5] Un rapport de la FAO paru en septembre 2013 estime ces pertes à 1,6 milliards de tonnes par an (soit 30 % de ce qui est produit). Plus de la moitié des pertes ont été enregistrées dans les phases de production, de récoltes et de stockage, et se situent majoritairement dans les pays émergents. Le reste relève du gaspillage alimentaire concerne la préparation, la distribution et la consommation, et touche particulièrement les pays riches. Ces pertes coûtent chaque année à l’économie mondiale, et à la planète l’équivalent de trois fois le lac Léman en eau40 et un tiers de la surface agricole terrestre.

[6] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, op. Cit., p.14 (voir note n°75). Sur les questions des hydrocarbures, voir aussi le rapport watch-out : http://watch-out-project.org/matiere-energie

[7] Durand B., Le pic pétrolier et l’Europe, Une situation d’urgence, 2011, p.15 (figure 11). Estimation plus pessimiste que celle de B. Durand, mais selon ses propres données.

URL : http://petrole.blog.lemonde.fr/files/2011/07/Le-Pic-P%C3%A9trolier-et-lEurope-une-situation-durgence.pdf

[8] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, op. Cit., p.14

[9] Watch-out project, Key Facts, Partie Matière & Energie, 2014, pp.13-14

[10] Université de Twente, WWF, L’empreinte eau de la France, 2012, p.4

URL : http://www.waterfootprint.org/Reports/WWF-France-2012-Empreinte-Eau.pdf

[11] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, op. Cit., p. 14

[12] Watch-out project, Key Facts, Partie Synthèse & Prospective, 2014, p.10

[13] Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, 3ème édition des Perspectives mondiales de la diversité biologique, 2010, p.35

URL : http://www.cbd.int/doc/publications/gbo/gbo3-final-fr.pdf

[14] National Intelligence Council, Global trends 2030 : AlternativeWorlds, 2012, op. cit., p.52

URL : http://globaltrends2030.files.wordpress.com/2012/11/global-trends-2030-november2012.pdf

[15] Potsdam Institute for Climate Impact Research and Climate Analytics, Turn Down the Heat […], 2012, p.15

URL : http://documents.worldbank.org/curated/en/2012/11/17097815/turn-down-heat-4%C2%B0c-warmer-world-must-avoided

[16] Potsdam Institute for Climate Impact Research and Climate Analytics, Turn Down the Heat […], 2012, op. cit., p.36

[17] Voir : http://www.theguardian.com/environment/2014/may/07/climate-change-food-crops-nutrition

[18] FAO, Eau et agriculture, Produire plus avec moins d’eau, 2002, p.21

URL : ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/005/y3918F/Y3918F00.pdf

[19] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, op. Cit., p. 10 (voir note n°17)

[20] Blacquière T., Smagghe G., Van Gestel C. A. M. et al. , Neonicotinoids in bees : a review on concentrations, side-effects and risk assessment, Ecotoxicology, 2012, 20p.

URL : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3338325/4

[21] Voir : http://www.lpo.fr/communiqu%C3%A9/300-millions-doiseaux-disparus-en-30-ans-quelle-pac-pour-demain ; voir aussi : http://www.ebcc.info/?ID=299

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