Ce billet a pour visée de contextualiser la nouvelle donne énergétique, marquée par la nécéssité de se défaire au plus vite des énergies fossiles (1), et d’accomplir une véritable transition, principalement centrée sur l’enjeu de réduire la consommation énergétique (2).

Passion fossiles : les pièges d’une énergie abondante

 

« Ce qui a fait la totalité du monde qui nous entoure aujourd’hui, les 35 h, l’égalité homme-femme, le divorce, les études longues, la tertiarisation de l’économie, l’étalement urbain […] » [1] est le produit de la donne énergétique passée, qui a pour principales caractéristiques d’être très peu chère, et très productive. Le polytechnicien Jean-Marc Jancovici soutient cette thèse par une comparaison riche d’enseignements : le différenciel de coût énergétique entre un homme et une machine thermique. Un militaire qui gravit le Mont blanc en une journée ne pourra produire qu’un demi kilowatt heure d’énergie mécanique ; 1 litre d’essence produira 2 à 4 kw/h d’énergie mécanique. C’est à dire qu’en payant 0,7$ le litre de pétrole [2], le kilowatt-heure revient 1000 fois moins cher que si on avait du payer ce militaire au SMIG pour générer cette énergie sur un pédalier. Jancovici persiste et signe : « TOUT ce qui fait les acquis sociaux réside la dedans ».

Durant les trente glorieuses, les prix du pétrole étaient franchement dérisoires, en se contractant à moins de 20$ le baril [3]. En parallèle, le monde a connu un essor incomparable des échanges : le volume du commerce international a été multiplié par 15 entre 1950 et 1990, et il s’est encore multiplié par 3 depuis cette date. Oui, le pétrole est bien le sang de l’économie, et le XXème siècle aura bien été le siècle de l’énergie abondante [4]. Dans le même laps de temps, la fiche de paie des travailleurs a été multipliée par 15 à 20 [5]. Alors qu’on ne s’y meprenne pas : ce n’est pas l’augmentation des prix de l’énergie qui endette les ménages. En effet, le pouvoir d’achat dédié à l’énergie est moins important aujourd’hui qu’avant le premier choc pétrolier de 1973, lorsque rapporté au temps de travail des français. Ce qui  explique le rôle croissant du pétrole dans maintes industries : transports, métallurgie, produits phytosanitaires et pharmaceutiques, pétrochimie, industries plastiques etc. De ce fait même, lexpansion fantasque du pétrole est source de dépendances, de vulnérabilités, et même depuis peu, de menaces majeures et imprécédées. Explications et commentaires :

. La dépendance au pétrole est le résultat d’un choix historique qui n’a jamais fait l’objet d’un vote ou d’un référendum. C’est une conséquence du libéralisme qui a prêché la spécialisation des économies et la mondialisation des échanges ; le recours à la pétro-industrie s’est imposé comme une nécéssité dès lors que l’industrie de masse fut amalgamée au progrès, et qu’il n’existe toujours pas de susbstitut viable pour faire tourner les moteurs. On retorquera a minima que des alternativent existent. Une opinion qui se défend tant que l’on évite d’entremêler les chiffres :

  • Les agrocarburants, puisqu’ils approvisionnent déjà 7 % des moteurs en France. Mais en contrepartie, ils exigent le sacrifice des 2/3 des surfaces cultivées en oléagineux (tournesol, colza). De même, quand 41% des gazolines américaines contiennent du bioéthanol, c’est au prix d’une irrécupérable crise alimentaire au Mexique [6]. Car selon le sociologue Alain Gras, on peut choisir avec 204 kg de maïs, de rouler sur 100 km avec un 4×4, ou de nourrir une personne pendant un an (en équivalent calorie).
  • Les voitures électriques, qui se développent rapidement. Mais au rythme de l‘extraction des métaux nécessaires, il n’est possible d’équiper que 20 millions de véhicules par an, soit environ 1⁄4 de la production. C’est que même un véhicule hybride peut contenir 20 kg d’éléments de terre rares, sans même compter le nickel, le cobalt, le lithium pour la batterie, etc.
  • Il y a bien encore des bus qui fonctionnent au gaz, des automobiles alimentées à l’huile de friture, des biocarburants de 3ème génération, les spéculations sur les batteries à l’hydrogène. Certes… Mais l’expansion d’une technologie prend du temps. Aux Etats-Unis, les 2/3 du pétrole consommé sont utilisés comme fiul, et il faut 15 à 20 ans pour remplacer la moitié du parc automobile et aérien [7].

. Les transports ne représentent pourtant qu’une des multiples utilisation du pétrole ; autant dire que les sociétés occidentales risquent de très sérieuses perturbations économiques avec le déclin des importations, qui pourrait aller jusque 40% d’ici 15 ans [8]. La demande enfle comme un ballon, entretenue par l‘essor des pays émergents et le fort accroissement des consommations des Etats poducteurs du Moyen orient. Ce ballon doit être suffisament souple pour passer au travers du goulot d’étranglement de plafonnement des productions. Or, lorsque la tension sur l’offre fossile crispe l’activité industrielle et l’investissement, il est déjà trop tard pour rebondir sur des technologies ou des carburants de substitution. En effet, selon B. Durand (géochimiste des combustibles fossiles), le problème est formulé ainsi : « c’est la consommation de l’énergie, c’est-à-dire le flux (débit) de son utilisation, qui gouverne l’économie du moment, et non le volume de ses réserves » [9]. Une fois devant le peak capacity, on peut s’attendre à l’effondrement de l’agriculture chimique et machinique  [10], à l’insularisation des mégapoles et des banlieues, à l’obsolescence des chaudières au fiul,  à la faillite d’une multitude d’industries. D’après le Président de Shell en 2011 [11], les puits décroissent au rythme de 5% chaque année, ce qui est confirmé par d’autres acteurs clefs [12]. On consomme aujourd’hui plus de 84 millions de barils par jour : comment penser qu’un tel rythme d’extraction pourra continuer à s’élever plusieurs générations durant ?

. Puisque l’on sait que l’économie est régie par les échéances courtes, pourquoi garder les yeux rivés sur le futur ? Parce que la donne énergétique est indissociable de la situation climatique qui va dégénérer à moins que de bas quotats démissions soient respectés pour les gaz à effet de serre. Par conséquent, face à la concurrence effrénée que se livrent la Russie, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis sur les cours du baril [13] (aujourd’hui à seulement 50$), ne reste que le choix éthique de la dénonciation. Car c’est bien l’extraction fossile qui a généré le risque de s’aventurer sur la voie d’un réchauffement climatique innarrêtable d’au moins 4 ou 5° avant la fin du siècle, hypothèquant l’avenir de l’humanité [14]. A cet égard, une étude menée par deux chercheurs britaniques a recemment calculé que pour éviter de transgresser des paliers insoutenables, les sociétés devaient abandonner 35 % des réserves de pétrole, 52 % des réserves de gaz et 88 % des réserves de charbon [15].

Si la question climatique astreint des limites à la croissance des industries carbonées, le bon sens voudrait que soient condamnés les projets écocides relatifs aux hydrocarbures non conventionnels (gaz de roche-mère, sables bitumineux canadiens, pétroles extra lourds etc.). Car d’abord, ces industries ont une empreinte carbone énorme ; pour les sables bitumineux en Alberta, elle représente cinq fois les émissions liées à une exploitation conventionelle du Golfe [16]. Sous la forêt boréale qu’ils éradiquent au passage, les industriels doivent extraire 2 tonnes de ces sables bitumineux pour récupérer les 159 litres d’un baril, après un traitement thermique énergivore [17], ce qui explique que l’exploitation de cette manne est physiquement contre-productif. Lle taux de retour énergétique global tourne au négatif : s’il faut 1 baril pour en extraire 3 (EroEI de 3 [18]), il est impossible d’acheminer ces huiles à bon port sans perdre le « surplus énergétique » dans le processus, rapelle l’ingénieur Benoit Thévard. C’est le nouveau visage de l’énergie aujourd’hui : dans les années 1950, 1 baril investi permettait d’en récupérer 25 ! Addictes aux fossiles, nos-dites sociétés rationnelles voilent cet argument, qui est pourtant le noeud de l’affaire. Ce taux de retour énergétique, souligons-le, est médiocre aussi pour les pétroles de schiste, et d’une manière générale, pour les hydrocarbures non conventionnels. Alors pourquoi s’obstiner ? Pour polluer l’air de soufre, de benzène, d’ammoniac ? Pour rendre l’eau définitivement impropre à la consommation ? Situons alors le débat sur les gaz de schiste en France : va t’on condamner 9000 km² de paysages pour soutirer 10 % du « potentiel français » [19] ?

La donne climatique suppose encore de se déprendre du charbon, le combustible-roi, le plus répandu sur Terre, amenant des hausses d’émissions de CO2 dans un pays developpés, tel l’Allemagne, et d’autres en voie de développement, tels la Chine et l’Inde. Le prix du charbon serait compétitif ? Oui, si l’on ne tient pas rigueur des amas de pollutions générés (CO2, dioxyde de soufre, oxyde d’azote), qui incisent la couche d’ozone, acidifient l’océan, corrodent les bronches des citoyens, appauvrissent les cultures ruinées par les pluies acides. Pas question donc de recourir au charbon liquéfié en pétrole (procédé Fisher-Tropp) que les nazis déjà avaient mis au point [20]. Par ailleurs, soulignons qu’aucune option de la géo-ingéniérie ne founit de remède à toutes ces émissions [21]. Selon le GIEC, il n’est possible d’équiper que 20 à 40 % des usines charbonières thermiques de systèmes de capture et de stockage des rejets, et cela suppose de dépenser 10 à 40 % d’énergie en plus, sans compter les coûts d’installation [22]...

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Sources

[1] Jancovivi réalise sa présentation devant nos représentants politiques : https://www.youtube.com/watch?v=MULmZYhvXik

[2] Le calcul est simple : un barril coûte 110 $ grossomodo en 2012 et contient 159 litres. Bien sûr ce ne sont pas les derniers chiffres des prix du baril, mais ceux-ci nous paraissent plus représentatifs du contexte énergétique global.

[3] Voir le graphique sur son blog Manicore « L’évolution des prix en dollars constant 1861-2012 » : http://manicore.com/documentation/petrole/prix_petrole.html

[4] Selon Paul Crutzen, l’énergie utilisée par l’Homme aura été multipliée par 16 au XXème siècle. Crutzen J. P., La géologie de l’humanité : l’Anthropocène, Écologie & politique, N°34, 2007/1, §.3

[5] Toujours selon Jancovici

[6] Voir l’intervention d’Olivier de Shutter dans le film Les moissons du futur realisé par Marie-Monique Robin (min.20-23) : https://www.youtube.com/watch?v=gXORwh4RtSEdocu olivier de shutter

[7] En 2007, 50% des modèles automobiles américains dataient de 1990. Voir : Hirsch R. L., Peaking of world oil production: impacts, mitigation, & risk management, 2005, p.20. URL : http://www.netl.doe.gov/publications/others/pdf/oil_peaking_netl.pdf

[8] Estimation plus pessimiste que celle de B. Durand (valeurs retenues : 34,5 Mb/j pour 2015 et 21 Mb/j pour 2030). Durand B., Le pic pétrolier et l’Europe, une situation d’urgence, 2011, p.15. URL : http://petrole.blog.lemonde.fr/files/2011/07/Le-Pic-P%C3%A9trolier-et-lEurope-une-situation-durgence.pdf

[9] Ibid, p.1

[10] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, Les Verts, Alliance libre européenne, 2013, p.32 URL

http://www.reseautransition.be/wp-content/uploads/2013/12/2013-Servigne-Nourrir-leurope-en-temps-de-crise.pdf

[11] http://petrole.blog.lemonde.fr/2011/09/24/shell-il-faut-arabies-saoudites-en-plus-dici-a-2020/

[12] http://petrole.blog.lemonde.fr/2011/09/28/a-quelle-vitesse-la-production-petroliere-actuelle-decroit-elle/

[13] http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/01/07/baril-a-50-dollars-risque-de-recession-majeur-pour-le-secteur-petrolier/#more-11615

[14] Watch-out Project, Key facts (I), 2014, p.14 et s., p.28 et s. URL : http://watch-out-project.org/le-climat

[15] http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/01/07/pour-limiter-le-rechauffement-a-2-c-combien-de-petrole-gaz-et-charbon-en-moins_4550929_3244.html

[16] Berge K R., An Oil Crisis is Probably Imminent, 2008, p.21 URL : http://www.peakoil.net/files/An%20Oil%20Crisis%20is%20Probably%20Imminent.pdf

[17] Voir : Watch-out Project, Key facts (III), 2014, pp.10-11. URL : http://www.watch-out-project.org/matiere-energie

[18] Thevard B., La diminution de l’énergie nette, frontière ultime de l’Anthropocène, Compte-rendu du Séminaire tenu à l’Institut Momentum le 13 décembre 2013, pp.4-5 URL: http://www.institutmomentum.org/wp-content/uploads/2014/01/La-diminution-de-l%E2%80%99%C3%A9nergie-nette.pdf

[19] Watch-out Project, Key facts (III), 2014, op. cit., p.20

[20] http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/11/19/les-emissions-de-co2-atteignent-un-record-tirees-par-le-charbon_3516001_3244.html

[21] http://www.courrierinternational.com/article/2015/02/19/la-geo-ingenierie-sauvera-t-elle-le-climat ;

[22] Watch-out Project, Key facts (I), op. cit, p.27

 

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