Assumer un cap, vouloir la transition

   L’atome assure 78% de l’électricité en France, et chacune des 19 centrales nucléaires arrivera en fin de vie entre 2020 et 2030 [1]. Par conséquent, si l’on met de côté les parcs d’énergie renouvelables non installés, les capacités de production électriques tombent de 690 gigawatts aujourd’hui à 265 gigawatts en 2030 si l’on ne décide pas de proroger la durée de vie des centrales [2]. Le choix de cette décision relève du ministre de l’énergie, sur recommandation de l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire). Si l’autorité administrative y serait opposée, la ministre semble plus hésitante [3]. Mais alors que la question du nucléaire aujourd’hui s’est transmuée, la gouvernance de cette question demeure monopolisée par les modes traditionnels d’administration, et la société civile n’a que voie au chapitre sur le papier. Le risque nucléaire n’a pas fait l’objet d’un état des lieux conçernant le refroidissement des réacteurs en période de stress hydrique, sachant que le réchauffement climatique pourrait abaisser le débit fluvial de 50% d’ici 2050 [4]. On enterre littéralement la question des déchets hautement radioactifs [5] sans informer sur les contaminations possibles des nappes phréatiques ; on n’explique pas comment seront démantellées entièrement les centrales existentes [6], et les coûts de ces opérations sont dans un flou total.

Il convient de lever ce voile d’ignorance, facteur d’inertie, et de trier les options qui se dégagent :

*(a) Décider de proroger l’activité des centrales, à un horizon défini, jusque 2040 par exemple. Ce qui revient à exprimer le désir de maintenir des populations exposées au risque, alors que la vétusté des installations est notoire. Certes, l’accident de Fukushima aura motivé une opération de consolidation des parcs par EDF, qui se chiffre à 60 milliards d’euros. Mais ne devrait-on pas se demander : si la probabilité d’advenance d‘un risque peut-être restreinte, n’est-ce pas cependant le même risque qu’on nous fait courir ?

*(b) Décider de la construction de nouveaux générateurs EPR (réacteurs préssurisés européens), en remplacement des anciennes centrales. Mais à moyen terme, la pérennité de l’énergie atomique est loin d’être évidente à assurer, pour la simple raison que doivent être sécurisés l’approvisionnement de nombreux métaux rares pour bâtir les réacteur et les nourrir, résister aux fortes températures et à la corrosion, et capables d’absorber la radioactivité (uranium, lithium, hafnium, nickel, cobalt, tungstène etc.).

*(c) Remplacer le nucléaire par d‘autres énergies. Cette proposition n’est envisageable qu’avec d’importantes économies d’énergie : le mix des énergies renouvelables est encore largement dominé par l’hydro-électricité et celle récupérée avec la biomasse, et les potentiels de ces énergies sont déjà saturés. Par ailleurs, et en dépit de leur croissance rapide, le recours aux autres énergies renouvelables génère une série de contraintes hétérogènes, qu’il est fondamental de rappeller :

(1) Si la croissance de certaines énergies renouvelables est trop rapide, elle exigera une forte hausse de la consommation énergétique. N’oublions pas en effet que chacune des nouvelles technologies de récupération d’énergie exige de l’énergie pour être mise au point. De ce fait, si la croissance du photovoltaïque par exemple excède un taux de croissance de 17% par an, l’équivalent de l’énergie qui sera produite en aval est en fait investie dans la fabrication des panneaux. Or avec un taux de croissance trop faible, le coût marginal risque d’être trop élevé.

(2) A l’exception notable de la géothermie et de certaines énergies marines, les énergies renouvelables sont intermittentes, ce qui signifie qu’il faut pouvoir se passer complètement de production énergétique en fonction des jours ou des saisons. Jancovici a montré que les parcs éoliens d’Europe occidentale, même raccordés, ne pouvaient pas du tout générer une énergie en continu [7]. Par ailleurs, ne perdons pas de vue que l’industrie des énergies renouvelables consiste à transformer des énergies naturelles inégalement réparties : les possibilités d’ancrage géographiques sont limitées pour installer un parc éolien efficace, une usine marémotrice, une centrale géothermique ou thermodynamique. Pour gérer l’intermittence des renouvelables, le dispositif des smart grids et smartmeter est mis en avant. Il permettrait de redistribuer les flux d’énergie d’une façon décentralisée et bidirectionnelle, car à chaque extrémité du réseau, un système de communication informatisé permettra le pilotage de la consommation. Des projets d’expérimentation sont déjà conduits en France. Pourtant l’infrastructure qui suppose de tels aménagements est forcément énergivore, et on ne peut que rester sceptiques face aux émissions de CO2 que ce système est censé éviter.

(3) En outre, un tel dispositif table sur un développement majeur des énergies renouvelables. Or ces technologies sont bien trop consommatrices de métaux rares pour continuer leur expansion annuelle. Un générateur éolien d’une station offshore peut contenir 600 kg de néodyme, métal relevant des 17 terres rares, exportées essentiellement par la Chine [30]. Même si le plan national des « Énergies renouvelables » prévoit que l’éolien assurera 25000 MW d’énergie électrique, comment savoir si les réserves et le rythme d’extraction du néodyme seront suffisants pour construire les générateurs, alors que déjà la Commission européenne estime que la demande mondiale du métal représentera 7 fois celle d’aujourd’hui d’ici 2030 [8] ? Quelles garanties pour la fabrication des panneaux photovoltaïques, proccessus qui emploi du cadmium, du cuivre, de l’indium, du gallium, du silicium etc. ?

(4) En plus de la question des compétences techniques pour mettre au point et entretenir les industries sur place, il faut consentir à accepter un prix d’achat de l’énergie considérablement plus élevé. Le prix du kilowatt-heure d’électricité nucléaire sera facturé 6 centimes d’euros, contre 8 centimes pour l’éolien, 9 peut-être pour la géothermie, et bien plus pour le photovoltaïque [9]. Les autres énergies ne sont pas du tout compétitives, ou trop peu abouties.

*(d) Par conséquent, l’alternative fondamentalle consiste, en France comme dans tout les pays développés, à pouvoir tasser rapidement la consommation d’énergie, et à limiter le recours au fossile pour éviter le réchauffement global. Et puisque le nucléaire n’est pas plus recommandable (tant du point de vue éthique que sécuritaire), il n’a pas sa place dans une véritable démarche de transition : l’idée de transition exprime l’advenance d’une transformation radicale et structuelle, et non un changement cosmétique comme celui du passage du thermique à l’électrique. Nous justifions maintenant notre hypothèse : si on peut certainement baisser significativement la part relative au nucléaire dans le mix énergétique grâce aux renouvelables, il faudrait pour se défaire de l’atome réduire drastiquement la consommation énergétique, et accepter la contraction du pouvoir d’achat. Alors serait-il enfin opportun de conduire une véritable table ronde participative sur la question de l’avenir énergétique. Un projet doit éclore, qui doit nous amener à identifier les priorités après avoir discuté les termes d’un débat, dont voici pour nous deux éléments clefs :

  • (1) Quelle place accorder aux industries de l’internet et des nouvelles technologies quand celles-ci ont pour effet de pomper 15 % de la facture d’énergie [10] ? Le mirage de la dématérialisation des NTIC ayant été dissipé, ne doit on pas déjà freiner l’usage de ces technologies ?
  • (2) L’agro-industrie (qui représente 20% de la consommation énergétique globale !), ne doit elle pas impérativement être dépecée pour inspirer le développement de modèles alternatifs qui ne demandent pas d’intrants extérieurs [11] ?

Bien des thématiques furent ciblées lors des débat sur la transition énergétique. Mais pour opiner sur des sujets aussi sensibles, on doit se refuser à porter les lunettes du technicien, et prendre les problèmes citoyens à bras le corps. Interrogeons : comment favoriser l’isolation des batiments anciens, puisque au rythme de remplacement des bâtiments actuellement, il faudrait un siècle pour n’avoir que du neuf [12] ? Comment encourager l’adoption de transports collectifs et du vélo, pour faire barrage au monopole [13] de la voiture, tout en évitant de défigurer l’espace et de trop polluer ? etc.

En arrière plan de ces questions, il faut avoir à l’esprit un complexe mix énergétique dont le programme de réalisation dépendra des citoyens qui s’en préoccupent. Si une feuille de route devait être dressée, elle devrait commencer au plus simple, en encouragant des dispositifs énergétiques relativement modestes tels que :

  • Des centrales thermodynamiques, qui sont simples d’installation et de déconstruction, relativement propres, et permettent de moduler l’énergie exploitée avec un stockage de l’énergie pendant 12 heures [14]. Sachant que le prix pour l’instant n’est pas vraiment compétitif [15], le secteur devra recevoir une assistance financière pour se développer.
  • La géothermie basse énergie. Ce système qui ne suppose ne creuser qu’à une dizaine ou centaine de mètres, chauffe déjà 275 000 logements en France. La pompe à chaleur recquière une alimentation externe pour faire remonter l’eau, mais c’est un output peu intensif. Pour être installé, le système ne demande vraiment qu’une nappe phréatique, dont elle réutilise l’eau. 
  • Le biogaz, énergie dont la matière première est renouvelable. Le méthane peut être produit à proximité des fermes, mais les filières rencontrent des difficultés à se développer. Par ailleurs, le modèle s’annonce limité : impossible de prêcher une augmentation des consommations de viandes et produits laitiers ! Reste donc à voir le potentiel lorsque sera accomplie la nécessaire transition du système agricole.
  • On mentionnera enfin certaines énergies marines, comme l’hydrolien, où l’houlomotricité en ajout d’éoliennes, dans l’esprit de fournir de l’énergie aux territoires à proximité. On ne préconisera pas l’emploi du photovoltaïque, qui aujoud’hui génère une pollution telle que le défendre serait hypocrite.

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      Dans les économies tertiarisées, l’énergie représente le premier facteur de production, devant le capital et le travail. Impossible donc d’éviter le mur d’argent : la revalorisation du prix de l’énergie, qui ne représente aujourd’hui que 10% des coûts industriels [16], entrainera l’ensemble du système productiviste à sa perte.

    L’énergie thermique pour tous a débouché sur une nouvelle donne climatique qui nous impose de se détourner d’une impasse fléchée ; l’énergie électrique pour tous, fournie par le nucléaire, a installé une deuxième épée de Damoclès au dessus de nos têtes. Gardons le sang froid devant les risques des machines thermiques, acceptons l’augure des mauvais présages, et sachons humilité garder. Car derrière l’oriflamme du progrès thermo-industriel, se joue l’avenir de l’humain, et prendre le pari d’une sortie des problèmes technologiques par la haute technologie, s’est plonger tête baissée dans le meilleur des mondes où l’industrie règne sans partage, quand il suffirait de consommer moins d’énergie pour enrayer progressivement la Mégamachine thermique. En somme, si toute utilisation de l’énergie alimente l’assymétrie du pouvoir, cette puissance doit être combattue, confrontée, fragilisée.

    Les personnes désireuses d’autonomie énergétique, et installées ailleurs que dans le coeur des métropoles, ont déjà le choix de s’assurer de bonne conditions d’habitation à un faible coût. Des infrastructures élémentaires comme un rocket stove, brûleur de biomasse ergonome, au four solaire réléchissant, jusqu’au chauffe-eau solaire : pour un usage retreint, ces équipements ne demandent que quelques heures de mise au point même sans grande compétence, et sont bien davantage renouvelables que leurs homologues high tech. Ces basses technologies rapellent combien nous gaspillons de l’énergie disponible en s‘abstenant de les utiliser dernièrement : en 1941, la moitié des foyers de Miami étaient équipés de chauffe-eau solaires ! Les individus ont le choix des matériaux de construction et d’isolation. Les alternatives au béton (re)deviennent enfin mûres, et on valorise la paille tassée, le chaume, on envisage les briques de terre et les murs végétaux. C’est pourquoi il faut encourager les savoirs faires aspirant à regagner une autonomie énergétique minimale, pour cultiver et cuire ses aliments, se chauffer, se laver. Aller plus loin donc, beaucoup plus loin que le discours officiel qui prétend faire converger la transition avec le développement durable [17].

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Notes & références

[1] Sur le site du CNRS : http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2805.htm

[2] Voir les analyses de Jancovici sur : http://manicore.com/documentation/falaise.html ;

[3] Voir par exemple : http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/01/20/surete-nucleaire-de-nouveaux-reacteurs-sont-preferables-a-des-reacteurs-prolonges_4559843_3244.html

[4] Watch-out Project, Key facts (II), 2014, p.9 URL : http://watch-out-project.org/ecosystemes

[5] EDF, La gestion des déchets radioactifs des centrales nucléaires, Note d’information, 2013, p.4 URL: http://energie.edf.com/fichiers/fckeditor/Commun/En_Direct_Centrales/Nucleaire/General/Publications/NOTE

[6] Assemblée Nationale, Commission d’enquête relative aux coûts passés, présents et futurs de la filière nucléaire […], Brottes F., Baupin D., Rapport, 2014, p.94 URL : http://www.sortirdunucleaire.org/IMG/pdf/Rapport_nucle_aire.pdf

[7] Voir ce segment de l’intervention de Jancovici : https://www.youtube.com/watch?v=1aCHN6dytVY

[8] http://www.ecoinfo.cnrs.fr/spip.php?article174&lang=fr ; voir Watch-out Project, (III), 2014, op. cit., p. 44 et s.

[9] http://www.developpement-durable.gouv.fr/Les-tarifs-d-achat-de-l,12195.html voir aussi : http://www.slate.fr/story/46785/nucleaire-eolien-energie-moins-chere-france

[10] Boenisch G., Fabrice Flipo, François Deltour, Michelle Dobré, Marion Michot, Peut-on croire aux TIC vertes ? Technologies numériques et crise environnementale, Questions de communication, 23, 2013, §.3 URL : http://questionsdecommunication.revues.org/8607

[11] Voir notre analyse de l’agro-industrie sur : http://watch-out-project.org/blog/

[12] Intervention de Phillipe Bihouix lors du premier cycle de conférence en 2014 de l’université populaire organisé par la mairie du 2ème. Voir : http://up-magazine.info/index.php/planete/climat/3732-tu-peux-changer-ta-vie-universite-populaire-mairie-2e-pari

[13] Voir l’idée de monopole radical développée par Ivan Illitch dans La Convivialité, Seuil, Points, Essai, 1973, pp.80-81

[14] Watch-out Project, Key facts (III), op. cit., p.37

[15] 110 euros le Mwh en Andalousie. Voir : http://www.larecherche.fr/idees/entretien/energie-solaire-passe-devenir-competitive-01-06-2012-91053

[15] Durand B., Le pic pétrolier et l’Europe, une situation d’urgence, op. cit., p.1

[16] http://www.developpement-durable.gouv.fr/Qu-est-ce-que-la-transition.html

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