Promouvoir des agricultures résilientes aux enjeux énergétiques, climatiques et écoystémiques

Durant 10 000 ans environ, les humains ont expérimenté des techniques agricoles, ont testé des semences, ont accumulé des savoirs faires. En moins de deux siècles, l’industrie agroalimentaire a pratiquement liquidé ce patrimoine. Heureusement, l’Histoire rescuscite la complexité des écosystèmes agricoles qui ont pu être aménagés dans le passé. Selon les régions et les périodes, on retrouve tout un éventail de pratiques (cultures sur terrasses, mise en place de haies, de rigoles ; associations des espèces végétales, des arbres, des animaux, des poissons, rotation des cultures, répulsifs naturels, engrais verts etc.). Ces techniques visaient à articuler des synergies dans les paysages agricoles. Ainsi, l’association des haricots, des courges et du mais, courante chez les mayas, était extrêmement féconde : les haricots s’adossent au mais pour s’élever et assurent une fixation d’azote dans les sols, les courges fournissent de l’ombrage pour conserver l’humidité, et le plan de mais, vigoureux, fortifie le terrain en profondeur, tandis qu’il sert de piquet naturel/

On reconnaitra sans peine que ces caractéristiques ne coïncident pas en général avec le panorama de nos champs : c’est dire combien est singulière l’agriculture chimique sur laquelle repose le modèle conventionnel. Aux antipodes de ce modèle, se dresse l’alternative de l’agro-écologie. Sa philosophie s’appuie en effet sur des principes très différents de l’agriculture standardisée :

– Recyclage des éléments nutritifs ;

– Intégration des cultures et du bétail ;

– Diversification des espèces et interaction des espèces ;

– Productivité mesurée à l’échelle de l’ensemble du système agricole plutôt que sur quelques variétés

On retrouve là des pratiques de permaculture (perma = durée) et d’agroforesterie. Sur ce point, en France comme ailleurs, la question du bio est complètement faussée : la plupart des productions en bio restent dans les clous des modes de production actuels (culture hors sol, sous serre, parfois labourée, largement irriguée, avec des variétés standardisées et des cultures exclusives les unes des autres). La seule garantie du bio des supermarchés réside dans l’absence d’utilisation de pesticides et d’engrais de synthèse. Ce mode de production bio est d’ailleurs assez peu performent. Est-ce surprenant ? Pas vraiment. L’agronome Jacques Caplat interroge : « Faut-il réellement mener des études pluriannuelles couteuses pour vérifier qu’un système qui s’appuie structurellement sur la chimie de synthèse obtient de moins bons résultats lorsque les béquilles de la chimie sont supprimées ? ». La chimie fournit répulsifs artificiels, engrais, et redessine la géographie des activités pour ouvrir la voie aux machines.

Mais les performances agricoles de la chimie seraient elles inégalées ? Non. A condition en tout cas de ne pas fausser les analyses. Car comme le rappelle J. Caplat, la question est de savoir combien peuvent produire tels sols, et non pas combien la même semence de blé va produire sur chaque parcelle. Depuis la deuxième moitié du XXème siècle, la méthode consiste à adapter les milieux aux plantes, au lieu de sélectionner des variétés de plantes plus à même de croître au sein d’un milieu donné. C’est-à-dire que les sols sont perçus comme les supports inertes des plantations, un paradigme qui véhicule l’idée d’uniformisation des paysages agricoles. De plus, en privilégiant le critère du rendement brut à l’hectare, ladite « révolution verte » a mit de côté le coût énergétique de l’agriculture chimique. Quand il faut aujourd’hui investir plus de 7 calories d’énergie pour produire 1 calorie de nourriture, c’est davantage sur la baisse des charges qu’il faut insister : on engageait trois fois moins d’énergie en 1940 [1].

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Avant d’entrer dans le coeur du sujet, soulignons quelques atouts consubstantiels de l’agro-écologie en comparaison du modèle conventionnel :

– L’érosion est réduite du fait de l’association de semences différentes qui combinent plusieurs types de tissus racinaires (arbres, légumineuses et plantes maraichères par exemple). Une étude a ainsi prouvé qu’au Nicaragua, l’érosion ravinante a été réduite de 69% par rapport aux modèles conventionnels [2] ;

– En préservant l’humus, en couchant des paillis sur les cultures, ou en associant des arbres aux autres plantes, les parcelles sont plus à même de retenir l’eau. Elle pénètre plus facilement dans les sols lorsqu’il pleut, et remonte via les arbres puisant dans les nappes phréatiques. Ainsi, au lieu de glisser sur les sols et de polluer les rivières, elle s’infiltre dans les cultures aérées par les micro-organismes ;

– Elle a plus de chances de se montrer résiliente aux fortes températures, dans la mesure où la diversité des semences et cultures éloigne le risque de voir des récoltes subitement anéanties ;

– Selon le GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), l’agro-écologie a le potentiel d’augmenter la capture des émissions de CO2 de 5,5 à 6 gigatonnes par an d’ici 2030 [3], soit environ 15% des émissions annuelles mondiales, sans même compter ceux qu’elle ne contribue pas à émettre dans l’atmosphère (production d’engrais azotés, de pesticides etc.) ;

– L’agro-écologie favorise le repeuplement des espaces agricoles désertés : l’association des cultures, l’introduction de haies et d’arbres fournit un habitat propice à la biodiversité et notamment à divers populations d’insectes et d’oiseaux qui régulent les nuisances occasionnées par certaines espèces d’insectes ou de plantes ;

– Avec l’agro-écologie, l’élevage n’est ni intensif, ni extensif : il est inclusif, au sens où il s’insère dans le système agronomique en fournissant des engrais et en se nourrissant des productions locales de fourrages. Une façon de se montrer soucieux de l’alimentation des bêtes.

Le modèle dominant ne s’embarrasse pas des réalités : en retirant des comptabilités les années où les résultats productifs sont complètement en deçà des attentes, il tronque les performances réelles des parcelles [4]. Alors que les problèmes productifs tendent à se normaliser avec le réchauffement climatique, on ne peut plus imputer les mauvaises années à des accidents de parcours. Plutôt, comparons ce qui est comparable : une parcelle d’un hectare peut fournir environ 8 tonnes de grains de blé, ou produire 20 à 70 tonnes de cultures maraichères (10 à 20 tonnes de matière sèche).

Les illustrations sont encore plus significatives dans les milieux non tempérés [5]:

– selon une étude de l’université d’Essex menée sur 37 millions d’hectares dans 57 pays, les rendements de l’agriculture biologique y sont supérieurs de 79% à ceux de l’agriculture conventionnelle ;

– Selon le PNUE (Programme des nations Unies pour l’environnement), les gains en Afrique seraient de 116% ;

– Une étude exhaustive commandée par le Gouvernement britannique avance des conclusions encore plus prometteuses : au bout de dix ans, le rendement des cultures avait plus que doublé en moyenne sur 40 projets africains analysés.

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L’examen ne laisse guère de place au doute : l’agro-écologie suppose moins de contraintes que l’agriculture conventionnelle, en plus d’apporter de nombreux bienfaits. Précisons cependant que le passage d’un système agricole à l’autre demande un accompagnement volontaire des citoyens pour faire évoluer la recherche, transmettre les savoirs et former de nouveaux agriculteurs, planter haies et arbres, remodeler les paysages, revoir les systèmes de distribution, confectionner le matériel adapté, voire réformer le système agraire.

Par ailleurs, les consommateurs doivent être sensibilisés aux choix de leur alimentation, pour inspirer de nouvelles priorités. En effet, 60% des productions de blé du pays se destinent à l’alimentation de l’élevage, ce qui est à l’origine d’une énorme gabegie calorifique. Consommer moins fréquemment de viandes, mais consommer de la meilleure qualité, c’est faire un choix plus respectueux des conditions des bêtes, et plus empathique vis à vis des moins bien nourris.

Nous insisteront particulièrement sur ce dernier point : l’agro-écologie sera plus productive à condition de favoriser les petites exploitations, dans la mesure où d’une manière générale, les plus petites exploitations sont plus productives que les grandes [6]. Des petites parcelles garantiraient des circuits de production raccourcis, pour une distribution de proximité. Par ailleurs, en adoptant progressivement les principes de l’agro-écologie, l’activité agricole sera en demande massive de main d’œuvre. A condition de dispenser des formations adaptées, les agriculteurs ainsi embauchés contribueront à enrayer la machine infernale du chômage, dans des conditions de travail moins dangeureuses [7]. Faut-il rappeler en outre que délaissant la chimie, l’agro-écologie diminuera l’influence des multinationales surpuissantes qui ont profité d’un système économique où le pétrole était peu chère ?

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Bien se nourrir est vital. On en accepte l’idée, mais on a perdu de vue la diversité des enjeux qui rendent possible cette activité quotidienne : énergie abondante (et donc géopolitique d’influence), transports quadrillant les territoires, gisements minéraux, industries machiniques etc. La nourriture se présente partout dans la société post-industrielle : fast food, machines distributrices, épiceries de proximité, étales commerçantes, grande distribution bien entendu, voire restaurants et traiteurs. Cette abondance des lieux d’alimentation dissimule la profonde inégalité de répartition des lieux d’alimentation (fortement contrastée selon qu’on habite le centre des villes, leurs périphéries, où en milieu rural) et laisse croire à la liberté de choix des consommateurs, qui peinent à suivre les réalités physiques et biochimiques de l’activité agricole. C’est le propre d’un macro-système technique que d’occulter la massification des flux et des perturbations écologiques induites.

Prenant acte de cette situation, la rubrique « Alimentation » de notre site, encore en construction, ambitionne de recenser différentes initiatives se positionnant à rebours du modèle agricole dominant : agriculture de proximité (et donc de provenance connue), agriculture biologique, permaculture, agroforesterie, ainsi que certains projets urbains. Un projet peut-être étudié pour l’éclairage qu’il porte sur une question spécifique (ex : limitation du gaspillage), bien que dans l’idéal, Watch-out Project cherche à cibler des projets qui s’inscrivent dans le cercle vertueux de la sobriété volontaire, au sens où l’entend l’économiste Serge Latouche [8] . Pour faire concis, il s’agit d’une grille de lecture qui s’appuie sur 8 critères (Réévaluer, Re-conceptualiser, Restructurer, Relocaliser, Redistribuer, Réduire, Réutiliser, Recycler). Les projets relatés sur ce site espèrent inspirer des exploitations alternatives qui pourront puiser dans les descriptions fournies, en même temps qu’ils invitent les consommateurs à se tourner vers une alimentation plus saine et de proximité.

Voir une comparaison agro-écologie vs agriculture conventionelle ici : Agro-écologie ppt(pdf)pdf-icon

Accéder au document : Key Facts – Partie Écosystèmes                           Accéder au document :  Key Facts – Partie Matières & Énergie


Notes & références

[1] Servigne P., Nourrir l’Europe en temps de crise, Vers des systèmes alimentaires résilients, Alliance libre les verts, p.32, 14.

[2] Assemblée générale des Nations Unies, Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation (N°A /HRC/16/49), De Schutter O., p.14  URL : http://www2.ohchr.org/english/issues/food/docs/A.HRC.16.49_fr.pdf

[3] Ibid, p.15

[4] Présentation des performances agricoles de l’agro-écologie par l’agrononome Jacques Caplat dans : Que donne la nature, L’écologie par le don, Revue du M.A.U.S.S, n°42, La découverte, 2014, p.149 ; voire aussi sa tribune publiée dans Rue89 en mai 2015 : http://rue89.nouvelobs.com/2015/05/11/oui-lagriculture-biologique-peut-nourrir-planete-259131

[5] Ibid, pp.150-151

[6] FAO, Eau et agriculture, Produire plus avec moins d’eau, 2002, p.18

[7] Aujourd’hui, l’emploi de pesticides notamment amène de nombreuses maladies chez les agriculteurs; les présomptions sont fortes pour les lymphomes, Parkinson, les cancers de la prostate et myélomes multiples ; des présomptions également pour Alzheimer, la maladie de Hodgkin, les tumeurs cérébrales, les mélanomes cutanés, les leucémies, l’infertilité et les troubles anxio-dépressifs et cognitifs. Voir : Watch-out Project, Key Facts, Partie Ecosystèmes, 2014, p.18 URL : http://watch-out-project.org/wp3/wp-content/uploads/2014/10/Key-Facts-Partie-Ecosyst%C3%A8mes-II.pdf

[8] Par exemple énumérés dans le très bon ouvrage collectif “Que donne la Nature”, précité, p.193

Pour plus d’informations, consulter : 

http://www.changeonsdagriculture.fr/

http://www.permaculture.fr/

http://permaculturefrance.org/

http://www.agroforesterie.fr/index.php

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