Imaginez des habitations jalonnant un fleuve en plein cœur des États-Unis d’Amérique. Imaginez encore qu’un grand barrage s’élève en amont du cours d’eau. Le barrage menace de céder et d’engloutir les logements qui l’entourent. Conscients de cette situation pour le moins précaire, les autochtones sont préoccupés. Pourtant, les habitants les plus proches du barrage, eux, ne se sentent pas concernés. Alors qu’il sont les plus vulnérables, ils demeurent impassibles aux alertes des voisins, et démentent complètement l’éventualité de l’effondrement.

Cette image est figurée par le bio-géographe Jared Diamond dans son ouvrage Effondrement (1), pour exposer à vif le déni d’origine psychologique qui conduit à de mauvaises prises de décisions. Le message est le suivant : en raison d’un étonnant réflexe de l’esprit, plus un risque est proche, plus on peut-être aveugle à son existence. Comme quoi, on pourrait être au pied du mur, et le conjurer.

Il y a bien un fond de vérité dans cette représentation : les principaux problèmes écologiques étaient déjà perceptibles il y a un siècle, et rien n’a été fait pour éviter leur exacerbation : des forces d’inertie oblitèrent la réalité. Pour mesurer ces capacités d’occultation, prenons pour appui deux esprits de leur temps, à commencer par Nikolas Tesla, inventeur génial, découvreur, entre autres, du courant alternatif et de la télécommande.

A la fin du XIXème, N. Tesla s’exprimait déjà avec force sur plusieurs questions phares :

     « […] Nous arrivons à la fin d’un siècle qui a connu plus de bouleversements que tous les siècles précédents réunis. Les progrès de la science ont amélioré considérablement les conditions de vie de l’humanité. Et pourtant, malgré toutes les promesses des scientifiques, le monde dans lequel nous vivons est au bord de la rupture, il se dirige à une vitesse phénoménale vers une situation de catastrophe. L’explosion démographique, la destruction de l’environnement, des forêts, tropicales et tempérées, surtout en Allemagne, l’augmentation de gaz carbonique dans l’atmosphère, la pollution de l’eau ne sont que quelques aspects qui nous font frémir. Nous avons atteint un seuil critique […]» (2).

A minima, cette citation prouve à quel point les problèmes d’aujourd’hui étaient déjà redoutés il y a un siècle : l’augmentation des émissions de CO2 , la pollution des environnements, même la démographie sont des questions prises très au sérieux. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Paul Crutzen, prix Nobel de chimie 1995, résume bien dans un article la situation du globe en 2007 :

      « Au cours des trois derniers siècles, la population humaine a été multipliée par dix, dépassant les six milliards. On s’attend qu’elle atteindra dix milliards durant ce siècle. Le cheptel des bovins producteurs de méthane s’est élevé à 1,4 milliard. Les humains exploitent environ 30 à 50 % de la surface des terres de la planète. Les forêts tropicales humides disparaissent à un rythme élevé, ce qui augmente le taux de dioxyde de carbone et augmente fortement l’extinction des espèces. La construction des barrages et le détournement des rivières et des fleuves sont devenus monnaie courante. L’humanité utilise plus de la moitié de l’eau douce accessible. Les pêcheries soutirent plus de 25 % de la production primaire dans les régions océaniques [..] de remontée d’eau profonde et 35 % dans les bassins tempérés de plateaux continentaux. L’utilisation de l’énergie a été multipliée par seize au cours du 20ème siècle, ce qui a engendré des émissions de dioxyde de soufre dans l’atmosphère s’élevant à 160 millions de tonnes par an, soit plus du double des émissions naturelles. Dans l’agriculture, on utilise plus de fertilisants azotés que tous les écosystèmes terrestres n’en fixent naturellement ; la production de monoxyde d’azote par la combustion des énergies fossiles et de la biomasse surpasse aussi les émissions naturelles »(3).

Sans surprise la situation globale s’est envenimée. C’est la raison pour laquelle il ne suffit pas de lire ce rapport : si l’examen de la situation écologique doit être minutieux, il doit surtout faire l’objet de constants efforts de conscientisation de la part du lecteur.

           Pour prendre la mesure des transformations de la Planète, l’approche doit être systémique et systématique. Aussi l’optique est-elle de composer un même tableau de la condition écologique en prenant pour appui quatre perspectives, éclairant chacune une extrémité du panorama : l’angle climatique, l’angle biotique, celui des ressources naturelles et celui de la démographie. Il est clair que les approches qui négligent l’un de ces paramètres seront intrinsèquement erronées.

– Car à la question : « Quel est le problème environnemental et démographique le plus important ? »
– Il faut répondre, avec J. Diamond: « Notre réponse erronée à vouloir identifier le problème le plus important  »(4).

Cette réponse n’est pas un signe de complaisance ou d’inhibition, bien au contraire : elle invite à une certaine radicalité. Chaque grand problème est interdépendant, imbriqué, soudé : il n’y a pas lieu de dissocier le réchauffement climatique de la pêche, l’agriculture de la déforestation, les prélèvements hydriques des activités minières, la démographie de la consommation énergétique, etc. Il ne suffit pas de décomposer la complexité des problèmes pour y faire face ; la méthode cartésienne est inefficace pour appréhender les effets de boucle, de synergie, de rétroaction. La recherche de solutions doit donc intégrer chaque variable, jouer avec les dynamiques croisées, sous peine de produire ailleurs des effets délétères non anticipés. Considérer les problèmes dans leur ensemble est donc une nécessité, ce qui rejoint le postulat de l’écologie scientifique : dévoiler les rouages du système Terre par une science interdisciplinaire.

Sur toutes ces questions, un examen minutieux doit permettre de comprendre les causes et conséquences de nos modes de vie : regarder la situation en face est toujours le préalable à l’action.


(1) Diamond J., Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio Essai, 2006, p.756
(2) Extrait d’une conférence de Nikola Tesla du 20 mai 1891 à l’American Institute of Electrical Engineers de New York.Voir le lien : http://lewebpedagogique.com/clubunescosorbonne/2011/12/14/tesla-chemin-vers-la-paix/
(3) Crutzen J. P., La géologie de l’humanité : l’Anthropocène, Écologie & politique, N°34, 2007/1, §.3 URL : http://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2007-1-page-141.htm
 (4) Diamond J., Effondrement, 2006, op. cit., p.673

 

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